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D’un seul pas.

Par Thomas Burnet

« Et puis s’y mettre… mais s’y mettre tous.» Olivia Ruiz.

                Edouard Ménard était l’étoile montante du marathon français : arrivé premier du marathon aux mondiaux d’athlétisme à Daegu en 2011 et troisième de celui de Paris, en avril 2012, il était devenu la référence française de la discipline. Son excellent temps lors de l’épreuve parisienne lui avait déroulé le tapis rouge pour les Jeux Olympiques de Londres, où il représentait une très bonne chance de médaille pour l’équipe française d’athlétisme.

                Mais le monde était encore plongé dans une crise d’où il peinait à sortir. A vouloir panser les plaies au lieu de changer le système, les états n’avaient réussi qu’à éviter au bateau de couler, mais au début de 2012, les bouchons sautaient et l’eau s’infiltrait de partout. Les usines fermaient à nouveau, les entreprises licenciaient à tour de bras. Les salariés, usés d’être considérés comme des quantités négligeables, à bout de nerfs, passaient à l’action. Ca dépassait ce qui avait été fait avant le colmatage : saccage de résidences personnelles des patrons et des directeurs des ressources humaines, kidnapping de leurs familles, menaces sur la vie de leurs enfants, tentatives d’assassinat des membres des gouvernements et mises à sac des banques. C’est comme si les gens n’avaient plus rien à perdre : leur vie était un chaos, ils voulaient faire vivre l’enfer aux autres. Dans de nombreux pays, un couvre-feu fut mis en place. Il était rare qu’une nuit se passe sans incendie de voiture ou plastiquage d’un bâtiment d’état. En lieu et place de la troisième guerre mondiale, les populations avaient déclaré la première guerre civile mondiale : riches contre pauvres ; salariés contre chômeurs ; optimistes contre désespérés. Chaque pays était déchiré par cette dualité et rares étaient ceux où les mauvaises nouvelles de la finance ou du monde du travail ne provoquaient pas une nouvelle montée de violence.

Pendant l’été, les trentièmes jeux olympiques devaient être organisés ; et, après de nombreuses tergiversations, le comité international olympique, allié aux organisations internationales, décida de maintenir la manifestation. Londres avait subi de nombreux dommages, notamment le saccage de son stade olympique. Il fut décidé que les courses auraient lieues dans la rue, sur les grandes avenues de la ville ; afin de montrer que le sport pouvait triompher de la crise et du désordre, et faire de ces Jeux une vraie fête populaire.

Edouard espérait beaucoup de cet événement, mais pas seulement d’un point de vue sportif. La finance et l’argent n’arrivaient plus à tenir le monde, il sentait que cette compétition saine et humaine pouvait être la bonne solution pour calmer les tensions et imaginer un nouvel avenir. Il savait que ce n’était pas la solution miracle qui mettrait un point final à cette guerre, mais les athlètes avaient le magnifique pouvoir de transmettre un message. Ce message pouvait être entendu par les populations et les aider à surmonter cette difficulté. Il restait à savoir précisément quel message faire passer et comment le faire passer.

C’est Amélia, sa petite sœur, qui, sans s’en douter, lui apporta une solution. Elle avait invité Edouard et Samuel, leur aîné, à dîner. Un très bon risotto, avec des girolles, comme le faisait leur mère, accompagné de steaks saignants ; suivi d’un tiramisu maison. Après le repas, ils prirent le café dans le salon, un vieux cd d’Olivia Ruiz tournant sur la platine. Ils venaient d’entendre le dernier titre du Cd et ça faisait presqu’une minute que la musique avait place au silence lorsque la voix de la jeune chanteuse se fit entendre de nouveau. Pas de musique, pas de chant, mais une sorte de slam. Edouard écoutait l’histoire d’un vainqueur refusant sa victoire lorsqu’une phrase retint tout particulièrement son attention : « des millions de prem’s ex aequo ». Le voilà son message : il fallait court-circuiter la compétition et tous monter sur la première marche du podium. Tous premiers, tous unis, tous ensemble. Ca paraissait si facile à dire. Mais il restait à en parler aux autres, à les motiver pour qu’ils partagent tous ensemble la première place, qu’ils mettent leur égo de côté et qu’ils s’y tiennent. Edouard était bien placé pour savoir ce que représentait une épreuve de Jeux Olympiques : tellement d’heures passées à s’entraîner, tellement de kilomètres avalés, tellement de courses, tellement de glucose ingéré... c’était une chance unique de faire parler de soi, de montrer qu’on pouvait le faire, qu’on pouvait gagner, parce que personne ne savait où il serait quatre ans plus tard. Mais il se demandait à quoi servirait d’être champion olympique tout seul dans un monde à la dérive.

                Il ne devait parler du projet qu’aux personnes concernées. Il devait absolument éviter les fuites dans les médias ou auprès des sponsors qui ne souhaiteraient sûrement pas partager la première place du podium.

Il commença par partager son projet avec son compatriote marathonien, lui aussi sélectionné pour les Jeux, Mehdi Moussda. Mehdi fut très enthousiaste de l’idée, mais doutait qu’elle puisse se réaliser : faire en sorte que plus de soixante-dix concurrents passent en même temps la ligne d’arrivée paraissait non seulement utopique, mais aussi impossible à réaliser.

                Mehdi n’avait pas tort, mais Edouard croyait tellement en son projet que rien ne lui semblait impossible. Il contacta plusieurs autres marathoniens européens et australiens, avec qui il avait de très bons rapports. Selon ces derniers, l’arrivée du marathon était organisée sur Piccadilly Circus. C’était un très bon point, car l’entrée de la place était suffisamment large pour que les athlètes arrivent tous premiers… pour peu que l’arrivée ne se résume pas en un simple couloir.

                Il fallait donc quelqu’un dans l’organisation. Quelqu’un de suffisamment influent pour pouvoir dire que les choses se passeraient ainsi et pas autrement. C’est l’allemand Hans Brechner qui se chargea de trouver le membre du CIO suffisamment ouvert d’esprit pour pouvoir décider d’une telle chose. Mike Parker apporta son soutien au projet, si toutefois l’ensemble des marathoniens manifestaient leur accord. Il annonça qu’il ne fallait rien changer avant l’arrivée des premiers coureurs. L’arrivée massive était techniquement possible, mais il fallait agir par surprise. Et, pour lui, ça aussi c’était possible. Il y avait déjà eu une entorse au règlement en 1956 lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Melbourne, ça ne devait pas poser de problème de jouer encore une fois avec les règles.

Le marathon, symbole de la persévérance humaine dans l’effort, et sport très populaire avait été programmé comme première épreuve de ces jeux olympiques d’un monde blessé et épuisé par d’innombrables luttes. Durant les deux dernières semaines qui les séparaient de leur arrivée au village olympique, les marathoniens effectuèrent une étrange course de relais virtuelle en se passant l’information dans le plus grand secret. Jusqu’au jour de son départ, Edouard ne constata aucune fuite dans les médias.

L’ambiance à Londres était étrange. La présence de la City en avait fait un lieu d’extrême violence et de destruction. L’ONU avait mobilisé ses forces de maintien de la paix, et on sentait une grande tension dans les rues de la ville. Edouard fit l’autruche et passa cinq jours à s’entraîner avec d’autres marathoniens, mais aussi à régler les derniers détails de son projet.  Les athlètes n’étaient pas tous faciles à convaincre. Il y eut des « ah, euh… je vais y penser », des « ces jeux sont ma dernière chance de médaille olympique » ou encore des « Je suis en super forme cette année, je n’ai pas envie de gâcher ça ». Mais ils finirent par céder devant les arguments d’Edouard et des autres athlètes convaincus de l’importance de cette course, qui mettaient tout leurs cœurs dans leurs discours. 

Le jour de la cérémonie d’ouverture, il avait reçu la confirmation de presque tous les athlètes contactés qu’il pouvait compter sur eux et qu’ils laissaient tomber tout espoir de victoire individuelle pour essayer de montrer qu’on pouvait gagner ensemble. Seul Jim Bengaza, l’athlète burundais s’était emporté à l’écoute de la proposition d’Edouard et ce qu’il lui répondit le fit douter :

Mais vous pensez quoi ? Vous, habitants des pays occidentaux, vous, athlètes habitués aux premières places, vous, pays qui gagnez tant de médailles à chaque compétition ? Hein ? Que tout le monde va pleurer sur votre sort parce que vos pauvres économies vont mal. Parce que vous n’avez plus d’emploi. Parce que vous devrez rendre votre logement avec eau courante et électricité. Et vous ? Pleurez-vous sur le sort des pays qui meurent de faim ? Pleurez-vous sur le sort des pays où l’on meurt encore de la tuberculose, de la coqueluche et où on ne peut pas se soigner du paludisme ? Non ? Non ! Alors pourquoi voulez-vous qu’on partage notre victoire avec vous ? Imaginez ma fierté si un pays dont on ne parle qu’avec pitié, pour sa guerre et sa misère, peut gagner le haut du podium. Une médaille d’or… pour tous ces médicaments que vous ne nous donnez pas, parce que vous ne savez pas donner ; pour tous ces milliards que vous préférez brûler dans vos bourses plutôt que de résoudre les problèmes de vos congénères ; pour vous être rendu compte trop tard que la prospérité et la santé ne sont pas un dû et que ce que le destin vous a donné, le destin vous le reprend. A cause de votre bêtise, nous sommes tous un peu plus dans la merde. Alors vous comprendrez que je n’ai pas vraiment envie de me joindre à votre projet.

Ces mots se plantèrent dans le cœur d’Edouard qui se sentit alors bien égoïste. Il n’avait trouvé rien à répondre qu’un  Je vois… qui laissait transparaître son désarroi et sa surprise, comme si on venait de lui montrer une partie du tableau qu’il avait refusé jusqu’alors de regarder. Le projet était sur les rails et, si tous les autres concurrents respectaient leur parole, il se réaliserait… Tout dépendait de la décision de Jim.

                Le vendredi 27 juillet 2012 arriva enfin. Sur la ligne de départ, les athlètes se jetaient des regards complices que les journalistes ne voyaient même pas, obnubilés qu’ils étaient par la première épreuve de ces jeux olympiques du chaos. Edouard aperçut Jim, mais celui-ci s’était fermé et semblait tellement concentré qu’il ne chercha pas à lui parler. Le départ avait été prévu pour dix-huit heures,  afin que la chaleur, si le soleil daignait honorer la capitale londonienne de sa présence, ne soit pas trop pénible à supporter pour les coureurs ; et le soleil avait été là. Au coup de pistolet, tous les athlètes partirent pour une course qu’ils savaient gagnée d’avance. Ils firent tous semblant pourtant, pour la forme, pour la surprise... Le kenyan, Wambararia Kogo, fit la course en tête, comme tout à chacun pouvait s’y attendre. Au bout d’une heure et cinquante-cinq minutes, il pénétra dans l’avenue Piccadilly, sous les acclamations des spectateurs. Au moment des dernières foulées, alors qu’il s’approchait du couloir d’arrivée, il attrapa le drapeau du Kenya qu’un compatriote lui tendait. Mais il s’arrêta complètement à trois pas de l’arrivée. Il noua son drapeau autour de sa taille, et attendit. Très vite, l’australien Andrew Glasbury le rejoint et, tout comme Wambararia Kogo l’avait fait, il s’arrêta à trois pas de la ligne, noua le drapeau de l’Australie autour de sa taille et prit la main de son concurrent kenyan. Les entraîneurs s’approchèrent de leurs protégés pour essayer de sa voir ce qui se passait, les journalistes se ruèrent aux abords de la piste pour avoir un mot, une déclaration, mais les deux hommes restaient silencieux et immobiles. Sous l’impulsion de Mike Parker, les bénévoles élargirent le plus possible le couloir d’arrivée, afin que tous les athlètes puissent marcher d’un seul et même pas, et déroulèrent au sol trois bandes blanches, dont la première se situait juste aux pieds de Wambararia et d’Andrew. Les autres concurrents, au fur et à mesure de leur arrivée, imitèrent les deux premiers « presque-arrivés » ; et bientôt, cinquante athlètes se tenaient la main, face à la ligne d’arrivée, leur drapeau sur la hanche. Edouard venait de prendre place aux côtés des autres lorsque Jim Bengaza arriva à son tour. Il l’observa avec anxiété prendre le drapeau burundais, le nouer à son côté et venir vers lui. Il murmura à l’oreille du coréen Kang-Dae Jung avant que celui-ci ne lâche la main d’Edouard et le laisse prendre place entre eux deux. Avec son accent, il lui dit : Même si on est tous ex aequo, ça fait tout de même une médaille d’or pour le Burundi. De toute façon, maintenant qu’on est tous dans la merde, on va peut-être pouvoir s’en sortir tous ensemble. Et tant qu’à faire, je veux être à côté de la star du jour sur la photo. Edouard répondit d’un sincère Merci.

                L’espagnol Ricardo Gento Torrès, dernier concurrent, arriva enfin à proximité de la ligne d’arrivée. Il récupéra le drapeau ibérique et rejoignit les autres. Il y avait maintenant soixante-treize hommes, qui s’étalaient sur la chaussée de l’Avenue Piccadilly dans le centre de Londres. Les flashs des photographes crépitaient, tous cherchant la photo parfaite, celle qui illustrerait l’événement dans les livres d’histoire. Les commentateurs, les spectateurs et les observateurs internationaux commençaient à comprendre ce qui se tramait, mais aucun d’eux ne pensa à siffler ou à huer les athlètes. Tous avaient l’impression de vivre un instant inoubliable et ressentaient un énorme espoir à la vue de ces athlètes unis. Seuls certains entraîneurs ou spectateurs exhortaient tel ou tel athlète à profiter de la situation pour passer la ligne avant les autres.

                La chaîne était formée. Mike Parker apparut derrière la ligne d’arrivée avec un micro sans fil et cria : « One ! » Tous les marathoniens avancèrent à la même seconde, d’un seul pas jusqu’à la seconde ligne blanche. Mike laissa un silence, le temps que les applaudissements des spectateurs cessent. « Two ! ». Tous firent ensemble un second pas. Et, alors que Mike allait lancer le signal du dernier pas, les applaudissements se changèrent en une nuée de sifflets autour de la ligne d’arrivée. Le portugais Manuel Imanez Garcia venait de passer, seul, la ligne d’arrivée du marathon. Les autres marathoniens se lâchèrent la main et se précipitèrent sur la ligne d’arrivée pour avoir peut-être la chance d’attraper les dernières places du podium. Edouard Ménard s’effondra sur le bitume londonien. Jim Bengaza avait regardé avec dégout les athlètes qui s’étaient précipités sur la ligne avait de poser sa main sur l’épaule d’Edouard et de lui dire, l’air grave : Vous ne savez pas partager, je te l’avais dit. Désolé que tu n’aies pas réussi à changer les choses. Il s’était ensuite relevé, avait défait le drapeau de son pays et l’avait tendu vers le ciel en marchant sur la ligne d’arrivée. D’autres athlètes avaient adressé un mot à l’athlète français avant de passer, dépités, la ligne d’arrivée. Edouard s’était relevé plusieurs minutes après, les larmes aux yeux. De colère, il avait jeté son drapeau au sol et, sans passer la ligne d’arrivée, s’était frayé un passage entre deux barrières de sécurité. La mention ABANDON fut annotée près de son nom.  

Le classement final fut très difficile à réaliser, car, dans le cadre d’un chacun pour soi, tous les entraîneurs voulaient que la place de leur protégé soit validée par la photo finish. Il en résulta quelque chose de très décevant, et d’inédit pour un marathon : derrière Manuel Imanez Garcia, il y avait trente-six seconds, puis, trente trente-septièmes.

Le message de paix et de fraternité entre les peuples venait d’être gâché par l’égo d’un homme à un pas près. 

D’un seul pas.

FIN

 

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