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Croix de bois, Croix de fer (si je mens, je vais en enfer…)
Par Thomas Burnet
Connaissez-vous Irène Fribouley ? C’était une femme merveilleuse. Nantaise de naissance, elle a suivi son mari, Gilbert, jusqu’à Bordeaux, où ils reprirent une boulangerie. L’affaire fonctionna à merveille et, pendant près de trente-cinq ans, Irène servit en baguettes, cannelés, croissants et autres pains de campagne les habitants du centre ville. La petite nantaise était réputée pour sa gentillesse, son sens de l’accueil et du service.
Lorsque les Fribouley vendirent leur affaire à un jeune couple dynamique, ils partirent s’installer dans la maison qu’ils avaient achetée, cinq ans plus tôt, près de Montpellier, là où leurs quatre enfants avaient fait leur vie. Ils y vécurent une retraite heureuse, entourés par l’amour de leurs enfants et de leurs quatorze petits-enfants.
Il y a neuf ans, Gilbert mourut d’une crise cardiaque. Irène subit cette épreuve comme elle put : elle pleura son mari, l’enterra dignement, reçut le soutien incommensurable de son entourage et continua de vivre. Mais dès lors, la vieille femme n’eut qu’une seule priorité : sa famille. Elle était la mère cuisinière qui offre un bon repas, la grand-mère conseillère qui aide à passer les obstacles de la vie, la grand-mère infirmière qui veille sur le petit-fils alité ou la grand-mère confidente, témoin de la naissance du sentiment amoureux.
Pendant ces neuf dernières années, Irène fut six fois arrière-grand-mère, voyagea jusqu’en Argentine avec le club des Cheveux Blancs, assista à cinq mariages, emménagea dans une magnifique maison de retraite et fêta ses cent ans. Ses cent ans… Ce jour-là fut sans doute le plus émouvant de sa fin de vie. Ses deux aînées lui avaient organisé un déjeuner surprise, avec l’ensemble de sa famille et tous ses amis. Au cours du repas, ses enfants lui avaient chanté une chanson, Noah, son petit-fils, avait diffusé un petit film retraçant ses cent premières années et la plus grande de ses arrières petites-filles, Lola, lui avait lu un poème qu’elle avait écrit du haut de ses six ans. Les larmes lui montaient lorsqu’elle repensait à ce jour mémorable.
La semaine dernière, la veille de ses cent-quatre ans, Irène mourut. Simon, l’infirmier de la maison de retraite, était venu voir pourquoi elle n’était pas encore descendue au petit déjeuner, et l’avait découverte inerte, dans son lit, un sourire sur les lèvres, serrant contre son cœur la photo de son Gilbert disparu. Il avait été ému de voir qu’une si gentille femme était partie heureuse, et avait espéré qu’il existe un paradis pour qu’elle puisse y retrouver son défunt mari.
La mort d’Irène fut très douce. Lors de son insomnie de quatre heures du matin, alors qu’elle était en train de feuilleter un magazine pour adolescent oublié par une de ses arrière-petites-filles, elle l’avait senti venir : une énorme fatigue, cette fatigue qui mène dans d’autres bras que ceux de Morphée. Elle avait reposé le magazine sur sa table de chevet, et avait attrapé la photo de Gilbert. Elle avait remit son oreiller correctement avant de s’allonger confortablement dans son lit, en sachant que bientôt, elle pourrait retrouver son amour.
Les yeux clos, elle expira une dernière fois, puis son cœur cessa de battre. Ce ne fut même pas douloureux. Dès lors que le sang cessa de circuler dans son vieux corps, l’âme d’Irène s’éleva au dessus de son lit. Elle était devenue légère, une âme invisible pour les mortels. Elle regarda une dernière fois son lit, satisfaite de la dernière image qu’elle laissait d’elle-même et sourit. Puis, en se tournant vers le plafond de sa chambre, son sourire se changea en grimace et elle hurla : TOI ! FAIS GAFFE A TES FESSES, J’ARRIVE !!!!
Telle une fusée, l’âme d’Irène s’éleva de la maison de retraite pour, très rapidement, quitter la Terre. Tout autour d’elle, sortant des bâtiments, s’élevant doucement dans le ciel, d’autres âmes pleines de couleurs suivaient le même chemin qu’elle. A intervalles réguliers, elle interrogeait une de ces âmes d’une voix rauque : Le paradis, c’est bien par là ? Bien entendu, les autres ne savaient pas, même si beaucoup espéraient sincèrement qu’ils allaient dans la bonne direction. Alors Irène les envoyait promener les uns après les autres, les insultant ou jurant pour elle-même tout simplement.
Très vite, elle se rendit compte que le chemin des âmes la menait vers le soleil. Arrivée sur place, elle découvrit un grand panneau qui indiquait les directions des différents paradis ; elle s’étonna d’ailleurs de leur grand nombre. Après avoir un peu cherché, Irène suivit la direction du « paradis chrétien ».
COMMENT CA VOUS NE SAVEZ PAS OU IL EST ???
Saint-Pierre était embêté. Ca arrivait parfois : l’époux défunt était pressé de retrouver celui ou celle qui l’avait précédé dans la mort, et n’arrivait pas toujours à modérer son émotion. Il voulut rassurer madame Fribouley en lui disant que son mari avait bien été inscrit au paradis en 2000, mais qu’il fallait un peu de temps pour le localiser précisément.
JE M’EN CONTREFOUS QU’IL SE SOIT DORE LA PILULE CHEZ VOUS PENDANT NEUF ANS ALORS QUE J’ETAIS TOUTE SEULE EN BAS !!! VOUS ALLEZ ME L’APPELER TOUT DE SUITE.
Nous avons beaucoup d’âmes dans notre espace paradisiaque vous savez… Il nous faudra un peu de temps avant de retrouver sa trace. En attendant, puis-je vous offrir un verre d’Hydromel ?
Irène envoya promener le verre qu’un ange-d’accueil lui apportait. Elle le poussa, saisit Saint-Pierre par le col de sa toge et le menaça en murmurant : Ecoute mon mignon, tu me le retrouves tout de suite ou JE TE FAIS TA FETE !!!
Saint-Pierre recula dans un mouvement de peur. Il répéta que ses services ne pouvaient pas faire de miracle et qu’il leur fallait plus de temps pour le retrouver. Quand Irène demanda combien de temps il fallait pour trouver quelqu’un dans ce « foutu bordel », Saint-Pierre leva les yeux au ciel.
VOUS N’ETES QU’UNE BANDE D’INCOMPETENTS !!!
Avant même que Saint-Pierre put réagir, Irène avait forcé le passage à travers les portes du paradis et s’y engouffrait en hurlant comme une furie. Les deux anges-gardiens-de-la-paix du paradis jetèrent un œil interrogateur à l’apôtre pour savoir s’il fallait la suivre ou non, mais Saint-Pierre secoua la tête. Ils finissaient tous par se calmer ; même si celle-ci était tout de même sacrément énervée. Il remplit néanmoins sa fiche d’inscription qu’il lança ensuite, dépité, dans la barquette des admissions du jour.
Depuis deux jours terrestres, nombre de plaintes parvenaient sur le bureau de Saint-Pierre. Toutes étaient relatives à une seule et même âme : Irène Fribouley. Elle écumait le paradis à la recherche de son Gilbert et n’hésitait pas à s’en prendre à ceux qui lui ressemblaient et à insulter tous ceux qui se mettaient en travers de son chemin.
Suite à un message répété à la radio paradisiaque pendant toute la journée du troisième jour, les services de l’apôtre finirent par localiser Irène et réussirent à la faire venir au bureau de Saint-Pierre pour un entretien. Elle les prévint qu’ils avaient intérêt à lui annoncer une bonne nouvelle.
- IL N’EST PLUS LA ???!!! MAIS C’EST QUOI ICI ? UN MOULIN ? UN BORDEL ?
- Veuillez comprendre, Madame Fribouley que nous avons plus de quatre septilliards d’âmes… Il nous est impossible de toutes les surveiller en même temps. Nos âmes ont mérité le paradis, elles sont libres d’y faire ce qu’elles souhaitent, même de le quitter…
- Vous voulez me faire croire que le grand patron ne peut pas localiser une âme dans un endroit précis ?
- Ce n’est pas la question, Madame Fribouley. Le « grand patron », comme vous l’appelez… C’est une question compliquée. Il est tout puissant… Alors… l’intendance…
- Je m’en fous de vos explications foireuses, il est où alors ?
- Dieu ?
- NON, PAUVRE NOUILLE ! MON MARI !!!
- Nous ne pouvons pas vous le dire. Peut-être dans un autre paradis, peut-être ailleurs. Sa voix avait changé lorsqu’il avait prononcé ce dernier mot, mais Irène ne releva pas.
- Alors j’me casse. Salut !
Et elle partit à toute vitesse vers le carrefour, pour essayer un autre paradis. Saint-Pierre poussa un soupir de soulagement et retourna à l’entrée du paradis pour continuer les admissions.
Irène revint devant les panneaux indicateurs et se dirigea cette fois-ci vers le paradis juif. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque Moïse lui déclara que Gilbert Fribouley était bien venu s’inscrire chez lui. Il s’en suivit une série de vociférations de la part d’Irène, suivie d’une autre très longue attente et d’un chaos dans l’espace paradisiaque juif, mais, au final, Moïse apporta à la veuve la même mauvaise nouvelle que Saint-Pierre : Gilbert avait déserté leur paradis. Elle écuma les autres paradis où tous les rabatteurs lui affirmaient que Gilbert était venu s’inscrire chez eux, mais qu’il n’était plus là. Irène revint devant les panneaux directionnels, mais elle avait fait le tour des paradis. Elle reprit la direction du paradis chrétien, et ne s’aperçut pas que Saint-Pierre blêmit en la voyant revenir ainsi.
- C’est où l’enfer ?
- Pardon ?
- Mon dégonflé de mari a déserté le paradis. Je suis sûre qu’il se planque en enfer. C’est où l’enfer ?
- Mais, Mme Fribouley, vous devez comprendre que… Saint-Pierre fut interrompu dans sa phrase par le poing d’Irène qui le menaçait méchamment.
- Tu veux vraiment que je donne une raison au Seigneur de m’envoyer directement en enfer ?
- …
- Bien, alors, il est où ce putain d’escalier pour l’enfer ?
- V… vous dev… devez redessssss… cendre sur Terre.
- Sur Terre ?
- Ou… oui. Et ens… uite, vous allez entr… entrer dans llllla Terre…
- L’enfer, c’est au Centre de la Terre ?
Saint-Pierre acquiesça.
- Ben tu vois mon beau, fallait pas t’énerver comme ça… On y arrive. Elle relâcha l’apôtre et s’éloigna. Ben salut Saint-Pierre ! Ca m’a fait plaisir ; mais t’es un peu moins grand que je ne le pensais. Bonjour au grand patron !
Elle fit un signe de main avant de ressortir du soleil. Les âmes entrantes regardaient avec curiosité cette autre âme repartir à contre-sens. Le chemin vers sa planète natale fut rapide, et elle arriva à vive allure au niveau de la surface mais ne ralentit pas. C’est au milieu de Central Park, à New York, qu’elle pénétra sous l’écorce terrestre. Le spectacle autour d’Irène devint totalement différent. Les âmes qui s’engouffraient dans les entrailles de la Terre étaient grises, ternes et tristes. Alors que les âmes qui s’élevaient vers le ciel donnaient l’impression que la mort était la sublimation des êtres, celles qui s’enterraient sous la Terre ne semblaient être qu’un pâle reflet des défunts, un écho qui s’en allait souffrir dans les profondeurs.
Irène avait remarqué le changement, avait sourcillé puis avait repris sa descente. Elle traversa des couches de terre, de roches, de magma, pour arriver à une grosse sphère circulaire contre laquelle son âme se cogna. Surprise, elle regarda autour d’elle et aperçut une entrée un peu plus bas, devant laquelle une file d’âmes sombres faisait la queue. Elle survola la queue et arriva devant la porte où un personnage effrayant inscrivait les noms des âmes qui entraient.
- Qu’est-ce que vous faites là vous ? Vous n’avez pas vu que les âmes sauvées s’envolaient.
Irène s’approcha si vite que Belzébuth n’eut le temps de faire le moindre geste.
- Tu me dis où se trouve Gilbert Fribouley ou tout ce qui se trouve derrière ça te semblera aussi doux que le paradis !
- Merde ! Vous êtes Irène ?!
- Vous me connaissez ?! J’en étais sûr ! Ce salopard est venu se cacher en enfer ! Elle tourna la tête vers l’intérieur de la sphère et s’adressa à son défunt mari : C’EST PAS LA PEINE DE TE CACHER GILBERT ! JE T’AVAIS PREVENU ! SORS DE LA OU JE VIENS TE CHERCHER MOI-MEME…
- …
Il ne se passa rien. Toutes les âmes sombres regardaient le spectacle avec curiosité et semblaient craindre pour le pauvre Gilbert.
- GILBERT ! SOIS UN HOMME !
Belzébuth était bloqué par la prise d’Irène. Il ne pouvait user de ses pouvoirs pour se dégager, car Satan avait un accord avec Dieu : il ne touchait pas aux âmes sauvées et Saint-Pierre n’intervenait pas pour secourir les âmes damnés.
-…
- TU NE VOUDRAIS PAS QU’IL ARRIVE UN PROBLEME A TON AMI A CORNES ??? !!! Irène accompagna le geste à la parole et serra la gorge du démon.
- Gilbert ! Merde ! Déconne pas ! J’peux rien faire. On était d’accord pour te cacher le temps qu’il faudrait, mais pas à se faire tous torturer pour que t’échappe à ta femme.
- Très bien. Une faible voix venait de s’élever de l’intérieur de la sphère.
Irène relâcha son emprise sur Belzébuth et se recula un peu. Une âme toute en couleur apparut dans l’entrebâillement de la porte. Gilbert était là, il s’avança, penaud, vers l’âme de son épouse. Il tenta un petit sourire. Irène l’attrapa par le bras et le secoua :
- Je suppose que tu te souviens de cette soirée, le 4 juin 1927… quand tu m’as demandé de devenir ta femme. Qu’est-ce que je t’avais promis sombre imbécile ?
- Que tu acceptais, à condition que je te promette de ne pas mourir le premier. Si je manquais à ma parole, tu retournerais tout le paradis pour me retrouver et me botter les fesses comme jamais…
- Tu savais que je ne plaisantais pas !
- Mais je ne pou…
Irène amorça un coup de pied qui arriva avec violence sur le postérieur de son mari.
- Neuf ans ! Neuf ans sans toi ! Tu imagines comme c’était long ! Crois-moi, tu vas regretter d’avoir fait ta femmelette !
Irène se mit à taper sur le crâne de Gilbert qui essaya d’esquiver…
- Et il parait qu’en plus, tu as flirté avec Germaine Romain qui est morte un an après toi…
- Comment tu as… ?
- Judas ! Une vraie source d’informations celui-là ! Irène saisit l’oreille de son défunt mari et le tira vers la surface. Maintenant, on rentre au paradis… mais pour toi, il n’en aura que le nom !
1er novembre 2009 : Cimetière Celleneuve, Montpellier.
Jérôme Fribouley, sa femme Florence, et leurs jumelles de quatre ans, Sonya et Fanny, se recueillaient devant la pierre tombale d’Irène et Gilbert Fribouley.
Après avoir déposé un bouquet de chrysanthèmes, Sonya se tourna vers sa mère et demanda, dans un sanglot :
- Ils sont heureux grand-papi et grand-mamie ?
- Oh, ne t’inquiète pas ma puce. Je suis sûre que Mamie a retrouvé papi au paradis et qu’ils s’aiment tendrement tout là-haut dans le ciel…
FIN
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