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Premier rendez-vous
Par Thomas Burnet
Marcus est tout chose : il vient de revoir Adèle en allant chercher le pain à la boulangerie. Elle prenait des bonbons alors que lui achetait un Grand Campagne, le pain préféré de son grand frère. Au moment où il l’a vue, il a senti en lui une sensation étrange, une espèce de gargouillis, de frisson et d’emballement de son cœur. Depuis qu’il l’a aperçue dans le village l’été dernier, il n’arrête pas de penser Il la trouve resplendissante, avec ses boucles blondes et ses beaux vêtements. Depuis ce jour, il essaie de la croiser dans le village. Il a remarqué qu’elle se rend régulièrement dans le petit parc qui jouxte la place de la fontaine. Assis sur un bout de banc dans un coin de ce parc, tous les jours, il va regarder sa belle qui discute avec ses amies.
Marcus veut aborder Adèle. Pour cela, il pense à la soirée de mercredi prochain. En effet, pour le 14 juillet, un bal populaire est organisé sur la place du village et il pense se jeter à l’eau en invitant Adèle à danser. Mais, Marcus hésite ; il n’est pas très expérimenté dans le domaine de la drague, et il a très peur. Peur de paraître ridicule face aux autres, peur qu’Adèle lui dise non, peur d’être encore celui qui se retrouve tout seul. Et puis, il y a Jean. Jean est beau, Jean est grand, Jean est fort. Jean, c’est celui qui ne tremble jamais, celui qui va toujours tout droit. Marcus a bien remarqué que Jean n’était pas non plus indifférent aux charmes d’Adèle. Il sait la faire rire au parc ou devant le magasin de jouet sur la place. Il prétend connaître la technique parfaite pour embrasser, et sait faire danser les filles.
Marcus n’a pas envie de la laisser filer. Il ne veut pas être encore seul. Allongé sur son lit, pendant la traditionnelle sieste de l’après-midi, il ne trouve pas le sommeil. Ca lui arrive souvent en ce moment, mais il ne peut pas échapper à ce moment de repos. Alors, il ferme les yeux et essaye de se souvenir des conseils que son frère Paul lui avait donnés : ne pas brusquer, ne pas se mettre trop en avant, flatter la belle, et surtout, surtout, la faire rire et la faire danser. Paul prétendait que les femmes adorent danser et rire. C’était, pour lui, plus important que de savoir s’y prendre lors des choses de l’amour ; même s’il faut quand même les satisfaire dans ce domaine. Mais bon, à l’âge de Marcus, les choses de l’amour sont un peu loin.
Marcus s’éveille alors que la pendule annonce seize heures trente. Au final, il a un peu dormi, ce n’est pas si mal. Il se lève et commence à inspecter les placards de la maison à la recherche d’une tenue valable. Il ne peut pas y aller avec un de ses pantalons de jogging et un polo élimé. Au final, il trouve un costume gris clair un peu trop grand pour lui ; encore un des nombreux vêtements que son frère lui a laissé avant de partir de la maison. Le costume est en bon état et propre, ça fera l’affaire. Il va ensuite chercher sa chemise fétiche verte achetée pour le baptême d’une petite cousine et une cravate dont il garde précieusement le nœud fait car il n’a jamais retenu la façon de le faire, malgré les efforts répétés de Paul. Il fait un essayage dans la salle de bain, et ça lui parait correct. Il est allé la semaine précédente chez le coiffeur, donc sa tignasse est présentable. Il parait prêt pour la soirée qui a lieu dans deux jours.
En plein milieu de la nuit, une chose lui revient pendant sa traditionnelle insomnie : le parfum ! Il a oublié le parfum. Paul n’en a pas laissé à la maison, il va donc falloir qu’il aille en acheter à la superette sur la place du village. Oubliant totalement la nuit et le sommeil dont il manquera le lendemain, il se lève et va dans un coin de sa chambre. Il prend un petit cochon rose et le secoue. Heureusement, il entend du bruit. Il manipule le petit capuchon placé sur le dessous de la fidèle tirelire que son grand-père lui a donnée quand il était encore en vie et en fait tomber le contenu sur son lit. Agenouillé, il fait le tri des pièces et arrive à la somme de seize euros et quatre-vingt-quatre centimes. Rassuré et persuadé que cela suffira pour faire son achat, il se rendort et rêve qu’il danse avec la belle Adèle.
Le lendemain, il finit son petit déjeuner en vitesse, en engloutissant son bol de lait, ses deux tartines de pain et son jus d’orange, puis file au magasin pour l’ouverture. Il est dix heures du matin lorsqu’il passe la porte automatique. Il a l’habitude de venir dans cette superette, mais c’est la première fois qu’il recherche du parfum. Il se met à faire toutes les allées, mais commence aussi à se demander si ce petit magasin de village vend du parfum. Il se dirige vers un employé, et lui pose sa question :
- Excusez-moi monsieur, est-ce que vous vendez du parfum dans ce magasin ?
L'employé le regarde de haut, non seulement parce qu’il est vraiment plus grand que lui, mais aussi parce qu’il a ce petit regard dédaigneux et moqueur, qui blesse Marcus, comme si cet homme est en train se demander ce qu’il peut bien faire avec du parfum à son âge.
- C’est au bout de l’allée 3, avec tous les produits d’hygiène.
Marcus le remercie malgré tout et part à la recherche de l’allée 3. Là, il trouve en effet le rayon des parfums et se pose la cruelle question de savoir quel parfum choisir. Alors qu’il hésite entre deux eaux de toilette, il entend des pas derrière lui.
- Bonjour Marcus.
En se retournant, Marcus découvre Adèle.
- Bon… Bonjour Adèle.
- Tu vas acheter du parfum ? Tu prévois de séduire les filles demain soir ?
- Euh… ben… euh… N… Non. Euh… En fait, c’est euh… pour Grégoire ! Il veut un parfum pour essayer de séduire une fille et n’a pas le temps de venir le chercher, alors il m’a demandé de lui rendre un petit service.
- Très bien. Elle se met à rigoler. Marcus adore l’entendre rire, et il se sent littéralement fondre sur place.
- Mais bon… Je ne sais pas trop quoi lui prendre. Je ne suis pas vraiment un expert en eaux de toilettes.
- Alors, si je peux me permettre, je peux te conseille cette eau de Cologne-ci, elle me fait craquer. En parlant, elle sort du rayonnage une eau de Cologne de la marque du Mont St Michel, dont Marcus ignorait l’existence. Ton ami Grégoire devrait avoir du succès s’il l’utilise. Elle la tend à Marcus en lui adressant un clin d’œil. Le cœur de Marcus fond de plus belle et commence à battre la chamade. Il a l’étrange impression qu’Adèle ne l’a pas crue et a découvert la vérité.
- Je dois y aller Marcus, j’espère qu’on se verra demain soir.
- Je viendrai peut-être faire un saut…
- J’y compte bien. Adèle lui adresse un autre clin d’œil qui laisse peu de place au doute. Elle file ensuite au bout de l’allée 3 et disparaît derrière la tête de gondole.
Marcus met un peu de temps à se remettre de ses émotions, vérifie d’un coup d’œil que l’eau de Cologne qu’il tient en main est la bonne, s’assure qu’il a suffisamment d’argent pour l’acheter et va vers les caisses. Adèle doit être encore en train de faire des courses ou a déjà fini car il ne la voit nulle part. Il se place derrière une mère de famille qui finit de décharger son panier sur le tapis roulant. Il regarde tout autour de lui. Les gens semblent les mêmes que d’habitude, mais lui se sent profondément changé. Il se sent plus grand, il se sent plus fort, il se sent plus beau. Il a l’impression de pouvoir mettre au tapis n’importe qui et surtout ce bellâtre de Jean. Un jeune homme qui attend à l’accueil le regarde, et Marcus lui sourit en mettant en avant son flacon d’eau de Cologne. Il est tellement fier, tellement heureux parce qu’avec ça, il est certain de pouvoir plaire à Adèle. Avant de mettre son achat sur le tapis roulant, il le montre à la caissière qui lui adresse un sourire amusé. Elle passe le code barre devant sa caisse et annonce à Marcus le prix de huit euros cinquante. Il sort son porte-monnaie et fait l’appoint. Au moment où la caissière lui remet le ticket de caisse, il lui fait un sourire en déclarant :
- Avec ça, je vais pouvoir draguer les jolies filles. Il conclue cette phrase d’un clin d’œil et la caissière se met à rire de bon cœur. Marcus est sûr de lui, il est le roi du monde !
Le lendemain, le roi du monde est redevenu bien nerveux. Il a révisé toute la journée les pas de danse que Paul lui a montrés, les gestes, les déplacements. Il se sent au point, mais il a un creux dans l’estomac. Il doit se forcer pour manger de quoi tenir la soirée ; pas question pour lui de s’effondrer d’inanition devant Adèle. Puis, vient le temps de la préparation. Même si ce n’est qu’accessoire, il rase les quelques poils qui peuplent sa joue et le dessus de sa lèvre ; il est hors de question qu’il pique Adèle lors de leur premier baiser. Il se douche, se parfume avec sa nouvelle eau de Cologne, et s’habille. Il se coiffe, se brosse les dents et regarde, satisfait, le résultat dans le miroir.
Il lui reste une dernière chose à faire avant de rejoindre la fête sur la place du village de Saint-Quentin sur le Homme, et pour cette dernière chose, son visage soudain se ferme. Marcus se dirige vers sa chambre, et ferme machinalement la porte à clé pour être sûr de ne pas être dérangé. Il attrape un cadre photo sur le guéridon, et le pose sur le lit. Il se place à genou, par terre, au bord de son lit. Il rassemble ses mains, comme pour prier, et regarde sa Jacqueline. Sa belle et douce Jacqueline qui l’a quitté vingt ans plus tôt. Et il commence à lui parler :
« Ma Jacqueline. Ca fait si longtemps… Si longtemps que tu es partie. Je n’ai jamais oublié ce que tu m’as dit le soir où l’on a dîné au moulin de Genêts. Mais j’ai eu tellement de mal… Il y avait d’abord les enfants. Chaque jour, ils me rappelaient ton visage, et j’avais l’impression que penser à une autre était comme te tuer une seconde fois. Mais ils sont partis. Et puis Paul est arrivé, lui aussi veuf. Nous nous sommes tenus compagnie, lui draguait quelques filles, mais je n’y arrivais pas. Tu sais tout ça, je te l’ai déjà dit mille fois. Maintenant que Paul est lui aussi décédé, je suis seul ma Jacqueline. J’ai besoin de quelqu’un a qui parler, j’ai besoin… » Marcus se mit à pleurer. « J’ai besoin de toi ma Jacqueline… » Quelques minutes passèrent avant que Marcus continue sa prière : « Tu as du me voir de là-haut Jacqueline, je pense que je vais fréquenter une autre femme, comme tu me l’avais demandé. Elle est gentille, elle est belle, et elle ne te ressemble pas ; tu vois, j’ai bien suivi tes conseils. J’espère que tout ira bien. J’espère qu’elle voudra bien du vieux bout d’homme que je suis devenu. Et j’espère que tu ne m’en veux pas. Je ne t’oublierai jamais ma Jacqueline et je continuerai à te parler tous les jours. Je t’aime ma Jacqueline. »
Après quelques instants, Marcus se relève avec un peu difficulté. Il va reposer le cadre de sa femme sur le guéridon, et va dans la salle de bain se regarder dans le miroir. Il se passe un gant de toilette sur le visage pour effacer les traces de ses larmes, réajuste son pantalon, enfile la veste du costume légué par son frère et sort dans l’entrée de son appartement.
Marcus, soixante-dix ans au compteur, ouvre la porte de chez lui et s’en va sur la place du village pour gagner le cœur d’Adèle, une belle plante de soixante-douze ans.
Fin
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