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Pile ou face à son destin ?

 

Par Thomas Burnet

 

31 décembre 2008, dix heures moins une, Toulouse.

 

- IL EST OÙ ?

- Mais je ne sais pas où il est ce foutu saumon !

- Tu es encore venu t’empiffrer cette nuit, c’est ça ?

- Oui, justement, j’avais très envie de me taper l’entrée du repas du nouvel an avec lequel tu me bassines depuis deux mois… juste la veille du nouvel an.

- Mais, avec toi, de toute façon, on ne sait jamais, tu te fous de tout… A part ton fichu jeu vidéo, on se demande s’il y a quelque chose qui compte pour toi. Même moi, je me demande si je compte encore pour toi.

Lucie tomba à genou et se mit à pleurer. Gilles la releva, passa ses mains sur son visage, pour essuyer ses larmes.

- Tu es énervée, tu dis n’importe quoi… Je ne sais pas où est passé ce saumon, mais si tu veux, je retournerai en acheter tout à l’heure, après ma douche.

- Non, non. Je vais y aller, parce que tu ne sauras pas lequel prendre. Je vais m’habiller. Essaye de t’occuper du ménage en attendant.

            Lucie disparut dans la chambre où elle s’assit sur le lit conjugal et pleura à nouveau. Elle se sentait si seule dans cette grande maison. Depuis que Gilles avait découvert un nouveau jeu vidéo en ligne, elle ne le voyait plus. Il se levait à quatre heures du matin, même en semaine, pour avoir le temps de faire ses missions du jour, partait travailler, et quand elle rentrait, il était déjà devant l’écran à jeter des sorts ou à venir en aide à des gens perdus dans un désert virtuel. Mais du désert affectif dans lequel leur couple s’était perdu, personne ne semblait pouvoir venir les sortir.

            Elle enfila des sous-vêtements, regarda avec dégout le pull bouloché et le jean déformé qu’elle portait depuis trop longtemps. Elle les lança dans un coin de la chambre, sortit un pantalon noir et un chemisier cintrée qu’elle n’avait pas mis depuis plus d’un an. Elle se maquilla et arrangea sa chevelure brune. Si son mari ne la regardait plus, il n’était pas impossible que d’autres hommes se retournent sur sa route. Elle descendit dans le salon et vit sans surprise que Gilles était retourné à son ordinateur, casque sur les oreilles. Elle soupira et se dit que, même si l’idée lui déplaisait, il serait peut-être temps de prendre un amant. Elle rejoint la place Arago, monta dans sa voiture et partit en direction du centre commercial, au nord est de Toulouse.

            Comme d’habitude, la route d’Agde était embouteillée le dernier jour de l’année. Elle coupa par l’Avenue du parc avant de revenir un peu plus loin sur l’artère surchargée. Elle savait pertinemment que Gilles avait mangé ce saumon. C’était toujours ainsi : au milieu de la nuit, lorsqu’il commençait à avoir faim, il ouvrait le frigo, prenait le premier truc qui lui passait sous la main, se faisait un très grand café et retournait à sa vie virtuelle. Cette vie qui avait pris le pas sur sa vie réelle de façon insidieuse, à coup de « encore cinq minutes chérie et j’arrive », à coup de « je suis désolé, je n’ai pas vu le temps passer », à coup de « vas-y sans moi chérie, j’ai une instance à 19 heures » ou encore de « j’ai pris ma journée, j’avais une mission à effectuer pour la guilde ». Les enfants souffraient autant qu’elle de l’absence de leur père. L’ordinateur familial était devenu la propriété exclusive de Gilles et il devenait agressif si quelqu’un d’autre avait besoin de faire une recherche ou si, par bonheur, il y avait une coupure de courant. Elle savait que son mari lui mentait, elle savait qu’il la manipulait et elle avait l’impression d’être mariée à un junkie. La drogue était virtuelle, mais l’addiction était bel et bien là.

            Il lui prenait des envies de fuites, un peu comme aux États-Unis où elle avait entendu dire que les gens plaquaient tout, s’enfuyaient à trois mille kilomètres de leur vie et se reconstruisaient une nouvelle identité. Elle, elle s’appellerait Valérie. Elle adorait ce prénom, mais Gilles avait connu une Valérie qui lui avait brisé le cœur, alors leur fille s’appelait Océane. Elle se teindrait les cheveux en roux, porterait des lentilles de couleur et se vouerait enfin pleinement à sa passion pour l’écriture des haïkus.

            Le piéton qui traversa devant sa voiture la ramena à la réalité. Elle se gara. Un peu amère, elle laissa Valérie et sa nouvelle vie dans un coin de sa tête et partit, par habitude, prendre un chariot.

 

 

            Comme souvent avec les chariots de ce centre commercial, il fallait compter plusieurs manipulations pour décoincer l’antivol ou pour récupérer sa pièce. Ghislain jura à haute voix en tirant de toutes ses forces sur sa pièce d’un euro. Il sursauta en voyant une femme apparaître à ses côtés. Il lui adressa un sourire gêné et appuya plus fort sur l’antivol pour finalement réussir à extraire cette fichue pièce. En repartant vers sa voiture, il détailla la femme qui se débattait elle aussi avec son chariot : cette petite brune n’était pas mal et il se demandait si en 2009 il rencontrerait enfin une femme aussi belle qu’elle pour partager son lit et pourquoi pas sa vie. Il pensa à ses résolutions de l’année passée : s’inscrire à un site de rencontre, oser aborder les filles dans les bars ou en boîte, s’inscrire à l’émission de la sixième chaîne pour se faire relooker, prendre un appartement et demander une augmentation. Il n’avait réalisé que la première, mais n’avait pas pris le temps de faire ça correctement ; il était donc toujours célibataire, habitait encore chez sa mère dans un appartement du nord de Toulouse, portait encore ses jeans troués et ses chemises canadiennes. Le bilan n’était vraiment pas très glorieux. Ghislain ouvrit la portière de sa voiture avec le moral dans les chaussettes. Il jeta le saumon et le foie gras qu’il venait d’acheter sur le siège passager, boucla sa ceinture et dut s’y reprendre à trois fois pour démarrer sa vieille 205. Même sa voiture aurait besoin d’une nouvelle résolution. Il recula et se dirigea vers la sortie. En sortant de l’allée, il laissa passer la Polo qui s’était arrêtée en le voyant, mais l’homme qui la conduisait insista pour laisser passer Ghislain. Devant cette marque de gentillesse, il salua d’un petit geste de la main, et se mit en route. Comme à l’aller, il préféra la rue André Vasseur, au nord de la zone commerciale, à la route d’Agde. Il coupa ensuite à travers les quartiers résidentiels de la ville rose. Il remarqua que l’homme de la Polo suivant le même itinéraire et se dit qu’il était non seulement courtois, mais aussi malin. Ghislain voulut vérifier une intuition et, au lieu de poursuivre sur le Chemin de Nicole, il tourna dans la rue d’Avranches. L’homme de la Polo lui emboîta le pas. Le jeune homme eut un doute soudain : et si cet homme aimable l’avait en fait laissé passer devant pour pouvoir le suivre. Au bout de la rue d’Avranches, Ghislain prit sans réfléchir la rue de la Jalousie, puis le chemin de Lanusse. L’homme prit exactement la même route. Ghislain récapitulait dans sa tête l’ensemble des choses qu’on pouvait lui voler : ce ne pouvait être ni sa voiture, ni son GPS – il n’en possédait pas. Eventuellement son saumon et son foie gras, mais était-ce vraiment la peine de s’en prendre à un homme pour ça ? Ou alors… Ou alors c’était un fou. Comme celui qui avait poignardé un homme en pleine rue, comme ça, par hasard. Cet homme-là avait jeté son dévolu sur Ghislain, et le suivait, dans l’optique de le tuer, de cambrioler son appartement, de violer sa mère. L’imagination de Ghislain ne s’arrêtait plus, il était maintenant en sueur et regardait plus son rétroviseur que la route devant lui. Il décida de d’être le plus malin, et de se garer ailleurs qu’en bas de son immeuble. Sur le chemin des Lézards, il tourna un peu plus tôt et se gara au pied d’un des immeubles du chemin d’Audibert. Il devrait rejoindre le chemin des Chamois à pied, mais au moins sa mère serait saine et sauve. Il regarda avec méfiance son rétroviseur et vit que, derrière lui, l’homme se garait lui aussi.

 

 

 

            Il ouvrit la porte de sa voiture et sortit, sans oublier sa pièce « pile ou face », l’élément indispensable de cette journée si surprenante : devoir confier sa destinée à une pièce était un peu bizarre, mais ça le faisait tellement rire. La pièce était montée sur un petit support, et Tony la faisait tourner d’un geste de la main. Un code avait été mis au point par Jessica : face signifiait « oui », « gauche », et « continue » ; pile voulait dire « non », « droite » et « stop ». Il devait demander à la pièce ce qu’il devait faire toutes les dix minutes ou lorsqu’il devait prendre une décision. Depuis ce matin, il avait donc sonné chez quatre particuliers, avait trempé le bout de ses orteils dans une fontaine, avait acheté des semelles taille 46, de l’eau déminéralisée, de l’andouille et des clous de girofle, et venait de se promener dans les quartiers résidentiels du nord de Toulouse. Il avait demandé à la pièce s’il devait continuer ou s’arrêter, et, face au « pile », s’était garé. Il regarda l’endroit où il venait d’arriver : il se pensait au nord de Toulouse, dans le quartier HLM, mais préféra vérifier sur le plan de la ville rose qu’il avait emporté avec lui pour l’occasion. Il demanda s’il devait partir vers le sud. Face. Il leva la tête en entendant une porte de voiture claquer violemment, un homme venait d’en sortir et courait très vite vers le nord, en regardant nerveusement derrière lui. Bizarre. Il se mit en route. Tony avait eu ce gage lors du tournoi mensuel de tarot qu’il organisait avec ses amis. A tour de rôle, chacun des six participants devait créer un nouveau gage. Samedi dernier, c’était à Jessica de choisir et c’est Tony qui a perdu. Il devait donc se soumettre au gage. Pour s'assurer que la règle soit bien respectée, ses amis s'étaient organisés pour surveiller le jeune homme tout au long de cette journée : Grégoire l'avait réveillé et mis hors de chez lui, il avait retrouvé Samantha à l'hypermarché, il devait être chez Christelle à midi pour l'aider à préparer le réveillon, et il devait aller chercher Julien à la gare Montabiau pour 18h36. Chacun avait un appareil photo, un caméscope ou un téléphone portable qui leur permettait d'immortaliser ces mémorables moments. Dix minutes venaient de passer, pendant lesquelles il avait zigzagué entre plusieurs rues en direction du sud. Face à nouveau. Il prit donc à gauche dans la rue suivante. Il s’engagea dans la rue du Docteur Paul Voivenel, au bout de laquelle il trouva une nouvelle intersection où la pièce lui indiqua Pile. Cette nouvelle rue se révélait être une impasse et il était déjà midi moins le quart. Tony demanda donc à la pièce s'il devait revenir à sa voiture pour rejoindre l'appartement de Christelle. Face. Il soupira de soulagement et fit demi-tour, l'esprit léger. Arrivé à proximité de sa voiture, il se dit qu’il serait peut-être plus pratique de s’y rendre en métro. Il s’en référa à sa pièce qui lui annonça « face ». Il prolongea vers les places des Trois Cocus. Avant d’accéder au métro, il passa devant un clochard assis par terre, avec un carton annonçant « Merci de votre don, pour que l'année 2009 soit un peu plus belle et plus joyeuse. Que le dieu auquel vous croyez vous bénisse vous et vos proches. Meilleurs vœux. » Il demanda à la pièce s’il devait donner de l’argent à cet homme. Pile. Il fronça les sourcils en se rappelant que tout cela n’était qu’un stupide jeu, contrairement à la vie de ce pauvre homme. Il fouilla dans son sac, sortit ses clés de voiture, trouva son portefeuille, prit un billet de 10 € et le déposa dans le gobelet de l’homme, en lui adressa un petit sourire. En rangeant son portefeuille, il fit tomber ses clés de voiture et sa pièce pile ou face.

 

 

 

            Il se pencha pour ramasser l’étrange pièce tombée à terre. C’était une pièce d’un franc. Il sourit en revoyant Marianne et les souvenirs liés à ce symbole : son premier franc, offert par son grand-père, la statue lors de son mariage dans la salle de la mairie de Maurepas, dans les Yvelines, l’image sur sa carte électorale, au temps où il avait un domicile et pouvait encore voter… Les souvenirs d’une vie passée, les souvenirs d’une vie qu’il fallait oublier. Il fit tourner la pièce sur son support, elle s’arrêta sur face. Devant son air intéressé, le jeune homme lui expliqua en souriant que des amis lui avaient offert cette pièce et que c’était elle qui choisissait pour lui en ce dernier jour de 2008. Il lui expliqua même le code qu’il devait suivre. Jacquot remit la pièce à son propriétaire. Le jeune homme ramassa ses clés de voiture et s’enfonça dans la bouche de métro en lui souhaitant la meilleure année possible.

            Avant, on lui souhaitait la bonne année, maintenant, la meilleure année possible. Avant, c’était en 2006, après c’était fin 2007. Tout avait changé à cause d’une succession de hasards, de malheureux hasards. Avant, il avait un travail, une famille, une maison, de l’argent. Maintenant, il n’avait plus rien. La formule classique, le pack « découvrez le malheur en 3 mois », incluant chômage, expulsion et divorce. Au 31 décembre 2006, il fêtait la nouvelle année avec des amis, dans sa maison au sud d’Auch, en buvant du champagne et en accumulant les bonnes résolutions qu’il savait pertinemment qu’il ne tiendrait pas. Au 31 décembre 2007, il grelotait place des Trois Cocus à Toulouse, ayant digéré depuis longtemps un bol de soupe qu’un homme lui avait offert un peu plus tôt dans l’après-midi, en formulant pour seule résolution de ne pas mourir en 2008.

            Cette nouvelle vie lui avait au moins permis de tout faire pour respecter une résolution pour la première fois de sa vie. 2008 avait été une année étrange, il lui avait fallu oublier toute notion de vie pour apprendre à celle de survie. Il s’était battu pour manger ou pour boire ; il avait lutté pour rester en vie. Il se souvint d’un article qu’il avait lu au cours de son autre vie ; il y était dit qu’un homme qui vit dans la rue ne pas peut survivre plus de cinq ans. Si cet article disait vrai, il lui restait moins de quatre ans. La pensée de sa mort prochaine ne l’attristait même plus ; elle pouvait apporter une forme de délivrance. Dans la rue, on se contente du peu qu’on peut avoir.

            Il était midi, et il n’avait pas mangé depuis la veille. L’homme qui venait de passer lui offrait l’aubaine de jouer à sa vie d’avant : il avait récolté seize euros quatre-vingt-cinq centimes. C’était bien plus que ce qu’il avait pu obtenir les autres jours de l’année. Les copains racontaient que lors des fêtes de fin d’année les gens étaient plus généreux, à cause de l’esprit de Noël peut-être. Cette générosité compensait la période estivale où les gens profitaient de leurs vacances et oubliaient les gens de la rue. Il commença à ranger ses affaires dans le grand sac qu’il avait pu emporter de sa vie d’avant. Il commença à redescendre le chemin des Lézards pour rejoindre l’épicerie située plus bas qu’il avait l’habitude de fréquenter, mais, grisé par la somme qu’il avait engrangé ce jour-là, il se dit qu’il allait bousculer les habitudes. Il prit une pièce d’un euro dans la poche de son manteau rongé par le froid, et la lança en l’air. Pile, il ne changeait rien aux habitudes, Face, il la jouait grand prince. Il reçut la pièce dans sa paume et la posa sur le dessus de son autre main. Il regarda le ciel en se demandant ce qu’il souhaitait au fond de lui-même. Il souleva sa main et regarda le résultat. Face. 

            Il fit demi-tour et se dirigea vers la bouche de métro. Il eut une drôle de sensation face à l’automate lorsqu’il introduisit toute sa ferraille pour obtenir le précieux sésame qui lui permettrait de jouer à l’homme en vie. Il passa le portillon de sécurité. Il ne faisait pas attention aux regards des autres usagers qui le regardaient comme une bête de foire, il profitait de cette vie qui ne pouvait plus être la sienne. Il laissa passer plusieurs rames de métro. Il voulait profiter. Profiter d’être là. Profiter de se dire qu’il allait prendre le métro. Profiter du fait que ce n’était pas encore fini. Profiter du fait que ce ne soit pas encore un souvenir. Il monta enfin au bout d’une heure. Avec son gros sac, il bouscula une femme en montant dans la rame, mais celle-ci ne semblait même pas le remarquer. Il avait maintenant l’habitude de son super pouvoir d’invisibilité. Il s’offrit un siège et s’apprêtait à profiter de la promenade lorsque son regard se posa sur la femme qu’il avait bousculée. Assise sur son strapontin, elle avait les yeux gonflés, desquels s’écoulaient encore quelques larmes. Il s’estima presque heureux de sembler moins triste que cette femme. Il ressortit sa pièce en se disant que ce serait elle qui guiderait ses pas au cours de cette après-midi un peu spéciale.   

           

 

 

            Le métro se dirigeait vers la station La Vache. Il restait encore sept stations avant de descendre. Lucie passa une main sur son visage pour essayer d’essuyer ses larmes. Elle aperçut une tache sur son manteau, et frotta dessus pour la faire partir. Elle frotta avec vigueur, mais cette tâche restait. Elle persistait. Tout comme la bêtise de son mari. Ils avaient été si bien ensemble pendant ces dix-sept ans de vie commune. Pourquoi avait-il eu besoin de tout gâcher avec ce jeu stupide ? Elle eut  besoin de se lever, de se dégourdir les jambes. Elle s’exécuta, s’accrocha à une barre et secoua ses jambes, l’une après l’autre, pour faire circuler son sang. Elle avait disjonctée en rentrant du centre commercial. Gilles était encore devant son écran, une bière à la main, et discutait en ligne avec une certaine Kat, qui avait comme avatar une photo d’elle, nue. Elle était entrée dans une colère noire, avait giflé son mari, et était partie de la maison. Elle avait tenté de rejoindre le domicile d’Amélie, au nord de la ville, mais la porte était restée close. Elle avait donc choisi de partir voir Sylviane, une autre de ses amies, qui vivait dans le centre de Toulouse. Un clochard passa devant elle, se posa devant la porte de la rame, fit voler une pièce en l’air, regarda la face sur laquelle elle était tombée et retourna s’asseoir. Elle s’étonna de ce comportement, mais commença à comprendre lorsqu’elle vit qu’il reproduisait ce rituel à chaque station. A la station Jeanne d’Arc, il regarda le résultat de son lancer, retourna de nouveau à sa place, mais cette fois-ci, il récupéra son sac et sortit de la rame. En le regardant s’éloigner, elle imagina ce que serait une journée où tous les choix seraient confiés au hasard d’un lancer de pièce.

            Elle fouilla dans sa poche, trouva une pièce de dix centimes et la lança en l’air. Pile. Ca paraissait simple et réconfortant de se dire que quelqu’un s’occupait des choix à sa place. Pas de regrets, pas de remords. Pas besoin de s’en vouloir d’avoir épousé un homme qui lui préférait maintenant une machine. Pas besoin de s’en vouloir de ne plus écrire d’haïkus. Pas besoin de s’en vouloir de ne pas être ce qu’on aurait voulu être. Plus besoin de choisir ce qu’il fallait faire : se laisser entraîner au fond du gouffre ou réagir ? Sur le papier, le choix était simple, mais avec une maison, un emploi, des enfants, des obligations, une famille, des amis… tout devenait si compliqué. Tant d’implications, de conséquences. Tant de force morale pour assumer le choix que l’on faisait. Elle regarda sa pièce et imagina de nouvelles règles du jeu : pile elle gardait sa vie telle qu’elle était, revenait présenter ses excuses à son mari et essayait de faire avec, un changement tranquille, si elle y arrivait ; face, elle chamboulait tout, elle revenait pour exploser cette connerie d’ordinateur et reprendre sa vie et celle de son couple en main, le changement radicale. Ce jeu paraissait facile. Elle avait deux choix, et ce n’était pas à elle de choisir. Elle confiait son destin à un simple lancer de pièce. Etait-ce si différent de la façon dont se déroulent les choses d’habitude ? Tout au final était fonction de hasard et de coïncidences. Elle lança la pièce. Elle la reçut dans la paume, la bascula sur le dessus de son autre main et attendit. La réponse était là. Tellement simple, tellement effrayante, tellement réelle. Elle prit une grande inspiration, et révéla la pièce. Pile.

            Un mélange de soulagement et de déception l’envahit. Le métro s’arrêta à François Verdier. Elle sortit. Rapidement, elle gagna la place Dupuy, et se dirigea vers l’immeuble à façade rouge dans lequel demeurait son amie. Malheureusement, Sylviane n’était pas là. Elle tenta de la joindre sur son portable, mais tomba directement sur la messagerie. Elle s’assit dans les marches de l’escalier, et attendit la tête dans les mains. Elle resta ainsi un moment avant de se rappeler le repas du soir qu’elle devait préparer. Quatre couples d’amis allaient débarquer à dix-neuf heures trente, et il fallait bien les nourrir. Elle se rappela son lancer de pièce et se dirigea sans grande conviction vers la station de métro pour revenir chez elle et jouer à l’épouse modèle. Arrivée devant la bouche de métro, elle tourna la tête et, au loin, derrière le monument aux mots, elle aperçut les arbres de la place du Grand Rond. Elle se rappela les bons moments qu’elle avait passés là-bas et se dit qu’elle aurait sûrement besoin de leur force si elle voulait pouvoir revenir chez elle en faisant profil bas. Elle s’engagea donc sur l’allée bien moins verte en cette fin d’année qu’elle pouvait l’être au cœur de l’été. Arrivée au Grand Rond, elle s’assit sur un banc et plongea dans les souvenirs de son passé sous la timide chaleur du soleil hivernal.

            Des cris la sortirent de sa rêverie. Au bord de la fontaine, un jeune homme en caleçon de bain, encouragé par plusieurs amis, s’apprêtait à sauter dans l’eau sûrement glacée. Elle sourit en repensant aux fois où elle, Gilles et leurs amis de l’époque faisaient de telles âneries. Le garçon finit tout de même à l’eau, mais il emporta avec lui une jeune fille qui devrait sûrement le maudire de cela. Elle soupira, puis consulta sa montre pour savoir s’il y avait encore une possibilité de sauver le réveillon du nouvel an.

 

 

 

 

            15h59. Et dire qu’il restait encore huit heures avant minuit ! Tony attrapa la serviette que lui lançait Grégoire et se sécha. Il la passa ensuite à Jessica qui lui jetait un regard noir. Il n’avait rien trouvé de mieux que d’emporter avec lui celle qu’il voudrait emporter dans sa vie. Il se demanda si la pièce ne pouvait pas l’aider à déclarer sa flamme… C’est un éternel problème : dire ce qu’on ressent au fond de son cœur, partager des sentiments et attendre la réponse. Attendre cette fichue réponse était sans doute le plus dur, et Tony n’était pas d’un caractère très expansif… La petite troupe d’amis se remis en route vers l’appartement de Christelle, au bout de l’allée Jules Guesde, où Jessica put se changer et Tony se rhabiller. Pour se venger du plongeon forcé, Jessica proposa qu’on habille Tony des habits que choisirait la pièce. Pour chaque élément de sa tenue, la pièce devait choisir : des habits de Tony ou des habits de Christelle. C’est ainsi qu’il se retrouva à porter son caleçon, une de ses chaussettes, une chaussette appartenant à Christelle, une jupe fendue, un débardeur, et son pull. Jessica éclata de rire en le voyant ainsi vêtu et, à cet instant, Tony la trouva si belle qu’il voulut l’embrasser. Mais la peur qu’elle ne le prenne mal le freina. Pour se donner du courage, il fit tourner la pièce. Pile. Il se sentit contrarié, mais se fia à ce présage et remit son projet à plus tard.

Samantha donna l’impulsion pour la suite du programme : Julien revenant de son séjour à Paris une heure et demi plus tard, et étant donné que Tony devait aller chercher sa voiture au nord de Toulouse, il valait mieux se mettre en route dès maintenant. Christelle resta à l’appartement car elle voulait prendre le temps de se faire belle pour son homme pendant que Grégoire, Jessica et Tony allaient chercher ce dernier à la gare. Samantha repartait chez elle car elle devait voir sa sœur. Les trois amis partirent donc de la rue des trente-six Ponts vers la station de métro Palais de Justice située à cinq minutes à pied. Les passants se retournaient en voyant Tony habillé de la jupe fendue et de son gros pull. Dix stations de métro plus tard, ils étaient à la station des Trois Cocus et Tony indiquait à ses amis où se trouvait sa voiture. Tony proposa de corser un peu le défi et demanda à Jessica de prendre le volant de sa Polo. Elle conduirait et la pièce déciderait de la direction à prendre. Jessica accepta avec plaisir en déployant à nouveau le rire qui faisait fondre Tony. Grégoire était là, mais il fit tout de même tourner la pièce. Pile à nouveau. Mauvais karma, se dit-il. Ils avaient une heure pour arriver à la gare. Cela semblait suffisant, même si la pièce les faisait se balader un peu dans la ville. Ils approchèrent de la voiture et Jessica l’ouvrit. Avec l’aide de Tony, elle se remit en tête les règles qu’elle avait elle-même inventées. Ils s’installèrent.

 

 

           

            Les portières claquèrent et la voiture démarra. Ghislain n’avait pas perdu une miette de la conversation que les trois jeunes venaient d’avoir. Le terrible fou sanguinaire n’était qu’un jeune homme avec sa bande d’amis qui jouait à pile ou face toute la journée ! Il rit de lui-même en se disant qu’il était vraiment ridicule quand il s’y mettait. Il sortit de l’arbre derrière lequel il était resté caché et regagna sa 205. Le simple hasard d’une pièce lancée ! Il rigola à cette idée. Pour voir ce que ça faisait, il se dit qu’il allait rejoindre son ami Christophe en usant de ce moyen. Il avait entendu le code. Il fouilla ses poches, puis son portefeuille à la recherche d’une pièce, mais n’en trouva pas. Il passa au crible le vide-poche de sa 205 avant de retrouver sous le siège une pièce de cinq centimes. Ce n’était certes pas l’idéal, mais c’était déjà mieux que rien. Il ne s’y prit qu’à deux fois pour démarrer son véhicule et sortit du parking. Face. Il partit en direction du chemin des lézards, mais déjà il lui fallait relancer. Pile. Il partit vers la rue Ernest Renan. En voyant sur sa gauche le Chemin de Lanusse, il se dit qu’il n’allait pas tenir compte des rues qui ne l’obligeaient pas à faire un choix et continua sa route tout droit. Il trouvait cette idée de pile ou face vraiment drôle. Il arriva au rond point et lança sa pièce en même temps qu’il faisait un tour pour rien. La pièce rebondit sur sa paume et tomba par terre. Il pesta. Il fallait prendre une décision. Il prit à droite, car il savait très bien qu’à gauche l’impasse de Vitry était sans issue. Dans la continuation de la rue Ernest Renan, il se pencha pour retrouver sa pièce et quitta la route des yeux pendant quelques secondes pour la situer à ses pieds. Pendant ces quelques secondes, sa main gauche descendit un peu trop. Le volant suivit la main, et les roues suivirent la direction que commandait le volant. Le véhicule se déporta donc sur la voie de gauche, et la 205 de Ghislain percuta le gros 4x4 de Nelson Guimbard. Dans un bruit infernal, la petite voiture s’écrasa contre le mastodonte d’acier qui roulait bien trop vite.

            Les pompiers et les ambulanciers arrivèrent assez vite. Les premiers sortirent Ghislain de sa prison de métal et les seconds le transférèrent au plus vite à l’hôpital Purpan, en traversant la Garonne par les ponts Jumeaux.  

 

 

 

            Le bruit des sirènes était quelque chose auquel Jacquot ne se faisait pas. Ce bruit strident qui vous vrille les oreilles lui était insupportable, et il lui rappelait surtout le soir où, saoulé au mauvais vin, il avait essayé avec un peu trop d’insistance d’approcher son ex-femme. Il s’assit par terre, au bord de l’eau, sous le pont. Il était fatigué. Fatigué de cette vie, fatigué d’avoir été lâchement chassé de son ancienne vie, fatigué de devoir lutter tous les jours pour survivre. Malheureusement, sa vie actuelle ne lui offrait pas le luxe de pouvoir faire de temps mort. Pas de mi-temps. Pas de pause. Il était en pleine réalité. Certes, il avait passé une journée agréable, mais il avait la douloureuse sensation que ce n’était maintenant plus qu’un souvenir et qu’il fallait rouvrir les yeux. Il se rappelait l’émission de téléréalité où les gens jouaient à être pauvres pour une semaine. Au bout de la semaine, ils revenaient chez eux. Lui venait d’inventer un nouveau concept dont il découvrait la triste fin : une après-midi de bonheur dans un océan de malheur. Il ressortit son duvet, ses deux couvertures et retomba dans un état léthargique. Un peu moins de quatre ans. Ca lui paraissait encore une éternité.

 

 

31 décembre 2008, minuit moins deux, Toulouse.

 

Comme pour se jouer des hommes, le destin avait voulu que cette nuit de la saint-Sylvestre soit la plus froide de toute l’année 2008. Dehors, sous ses couvertures, blotti dans son sac de couchage, Jacquot grelottait en essayant de ne pas dormir. Ne pas dormir, pour ne pas mourir.

 

Ghislain était dans une des chambres du CHU Purpan. Il s’en sortait avec une jambe cassée, mais le médecin avait insisté pour qu’il passe la nuit sous surveillance. Il avait donc appelé sa mère qui lui dit qu’elle allait mettre au frais le repas de réveillon et qu’ils se rattraperaient lorsqu’il serait sorti. Ghislain savait qu’elle passerait le nouvel an avec l’émission de Sébastien et que cela lui conviendrait parfaitement. Le jeune homme passait donc ce nouvel an dans une chambre aseptisée, où la télévision renvoyait les images des danses presque nues que Sébastien avait faites venir pour ce réveillon, où il était seul. Seul ? Non, pas vraiment. Tous les quarts d’heure, Jocelyne, l’infirmière de garde, passait pour voir si tout allait bien. Jocelyne avait insisté pour être de garde ce soir-là parce qu’elle n’avait personne chez elle avec qui fêter la nouvelle année. Ghislain avait sympathisé avec elle dès son arrivée dans le service. Elle avait à peu près son âge, elle était célibataire et elle était même mignonne.

 

La fête battait son plein chez Christelle. Le début de soirée avait été consacré au visionnage de la journée de Tony, sous le contrôle de sa pièce. Tout le monde avait bien rigolé, y compris Tony, qui n’avait pour seul regret que la pièce ne lui eut pas envoyé le signal de tenter sa chance avec Jessica. L’apéritif, les entrées et le plat s’étaient succédés tranquillement, et le grand jeu avait été de ne laisser Tony aller soulager sa vessie que si la pièce ne le voulait bien. Malheureusement, il tomba sur une série de « pile » contre lesquels il ne put lutter. Il venait d’obtenir un « face » et sortait donc des toilettes, au moment où Jessica sortait, elle, de la salle de bain. Ils se sourirent.

 

La fête était plus cordiale chez Lucie et Gilles, mais les invités semblaient comblés. Lucie avait réussi à préparer l’ensemble du repas en un temps record. Tout avait été cuit à point, la table ressemblait en tous points à ce qu’elle avait imaginé, l’ambiance était au rendez-vous. Il n’y avait que Gilles qui semblait s’ennuyer. Entre chaque plat, il disparaissait dans le bureau. Lucie essayait de ne pas prêter attention à ce va-et-vient, mais c’était plus fort qu’elle. Elle avait un sentiment de lassitude et de solitude.

 

 

31 décembre 2008, minuit moins une, Toulouse.

 

Jacquot savait qu’il fallait faire quelque chose. Dans un sens ou dans l’autre, mais il ne tiendrait pas encore quatre ans ainsi. Et dans quel but ! Tenir encore quatre ans et mourir ! Quel projet de vie. Il fallait prendre une résolution. Pour 2009, il allait tout faire pour rebondir. Mais y arriverait-il au moins ? Il avait fait tant d’efforts en 2008, tant d’efforts qui n’avaient pas abouti ? Fallait-il alors que 2009 soit l’année de sa mort ? Il y pensait. Il se souvint de la pièce. Celle d’un franc que tenait le jeune homme, avec sa sublime Marianne, mais surtout celle d’un euro qui l’avait guidé au cours de cette après-midi mémorable. Il lui semblait juste que ce soit à elle de décider. Il sortit difficilement sa pièce de sa poche, enleva ses gants, sentit le froid mordre à pleines dents ses vieilles mains, et établit la règle suivante : « Face, je m’endors ; pile, je revis ».

 

Il se sentait tellement bien avec elle qu’il ne fallait pas laisser passer cette chance. Il sentait que c’était LA femme qui lui fallait. Elle avait même rigolé lorsqu’il lui avait raconté le jeu stupide qui l’avait amené à passer cette fin d’année dans une chambre d’hôpital. La pièce ! Bien sûr ! Cette pièce avait fait bien plus que de lui mettre une jambe dans le plâtre. Elle l’avait aussi fait sortir des sentiers battus et lui avait permis de rencontrer une femme sensationnelle. Il devait enfin prendre une vraie résolution, et s’y tenir. Sur sa tablette, il y avait encore la pièce de dix centimes avec laquelle Jocelyne s’était moquée de lui un peu plus tôt. Il la prit dans la main et établit la règle suivante : « Face, je me lance ; pile, cette femme n’est pas pour moi ».

 

Cette envie furieuse revenait une nouvelle fois. Il fallait prendre une décision et vite. Mais Tony hésita trop longtemps et Jessica retourna dans le salon. Il s’en voulut d’avoir attendu si longtemps et partit s’isoler dans la chambre d’amis. Il ne pouvait pas se laisser éternellement guider par cette timidité idiote. Il devait agir. Il devait prendre une résolution ferme et définitive. La pièce allait l’aider à faire cela. Non pas la pièce pile ou face qu’il avait promené toute la journée, mais une vraie pièce, un vrai franc qu’il conservait précieusement dans son portefeuille. Il attrapa son manteau, prit sa pièce et établit la règle suivante : « Pile, laisse tomber, tu n’as aucune chance ; Face, tu te pointes là-bas et tu l’embrasses ».

 

S’en était trop. Il fallait que ça cesse. Mais pas maintenant. Pas au milieu de tous ces invités, le soir du nouvel an. Et pourquoi pas ? N’était-ce pas justement le meilleur moment pour faire table rase du passé, et repartir sur de bonnes bases ? Lucie en eut assez de tergiverser et elle se souvint du SDF dans le métro, et attrapa une pièce d’un euro qui traînait près du téléphone, dans l’entrée. La règle était la même qu’un peu plus tôt dans la journée, elle ne l’avait que trop bien en tête.

 

 

1er janvier 2009, Minuit, Toulouse (ou n’importe où dans le monde…)

 

 

Tony lança la pièce.

 

 

Ghislain la reçut sur la paume de la main gauche.

 

 

Lucie la bascula sur le revers de la main droite.

 

 

Jacquot souleva sa main gauche.

 

 

FIN

 

 

 

Message personnel aux lecteurs : Alors, je vous vois tous venir avec vos gros sabots ! « Oui ! Il se fout encore de nous ! Il nous refait le coup de la nouvelle à Avignon ! Il nous promène pendant dix pages et pouf ! On ne sait pas comment ça finit ! »

Et bien, chers lecteurs, ce n’est pas entièrement faux, mais ce n’est pas entièrement vrai. Chaque personnage a une fin pour cette histoire. Une fin écrite, qui conclut l’aventure.

La véritable question pour vous est : voulez-vous vraiment savoir ?

La véritable question pour moi est : est-ce que je veux que vous sachiez ce que j’avais en tête pour chacun ?

 

BEN OUI ! Je me casse à inventer une histoire, à en tisser les fils, à imaginer cent potentielles fins et quoi ? BAM ! « FIN ».

Vous y pensez un peu à l’auteur qui a cette idée en tête et qui se dit que, pour le bien de l’histoire, il doit peut-être la garder pour lui !  Et bien c’est très frustrant !

 

Alors, je vais mettre quatre liens ci-dessus. Un pour chaque personnage, un pour chaque fin. Prenez une pièce et établissons la règle suivante : Pile, vous regardez ; Face, à vous d’inventer pour vous-même la fin du personnage.

 

Et on ne triche pas ! J

 

 

Ghislain                    Lucie                         Tony                          Jacquot

 

 

 

 

 

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