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Partir ce soir, avec vous…
 
Par Thomas Burnet.
 
 
Il avait été le plus grand, le plus célère, le plus populaire des chanteurs français. Il avait été de toutes les modes, surfant sur toutes les vagues : chanteur à texte dans les années 60, disco lors de la décennie suivante, électro ringard dans les années 80, il avait su remanier l’ensemble de son œuvre dans les années 90, en les modernisant et les adaptant, et en se spécialisant dans le style « rock and roll ». Aucune femme ne lui avait résisté, il avait eu des liaisons avec les plus belles actrices, les plus grandes chanteuses, les plus célèbres femmes de son époque. Il avait une descendance impressionnante : 5 garçons et 4 filles, avec cinq femmes différentes. Il était aussi passé par tous les excès : l’achat d’un château pour le sourire de Catalina, les différentes drogues qui s’étaient succédées dans son organisme au rythme des mouvances, la donation gigantesque d’un milliard de francs pour une cause humanitaire, la construction d’un bâtiment en plein Paris qui portait son nom avec les initiales P. et C. au somment de cette tour, qui dépassait de 50 mètres celle de Gustave Eiffel. Bref, Pierre Courtois avait une belle vie.
Mais, en ce début de nouveau millénaire, Pierre Courtois sentait un réel essoufflement dans sa carrière, et il avait peur que cet essoufflement s’achève en asphyxie. Ses concerts n’affichaient plus complets, on ne se revendait plus ses places à prix d’or, il n'était plus convié qu'à des galas en province et à des shows organisés par des petites radios locales ; enfin, chez les disquaires, il flirtait avec les profondeurs des classements de vente de disques.
 
Ainsi, à la fin d’un concert donné pour une radio dans la Creuse, Pierre prit à part son manager et lui exposa son état d’esprit :
- Martin, je ne peux plus continuer comme ça. C’est comme si j’étais alité en soins palliatifs. Je suis en train de finir ma carrière de façon pitoyable et j’ai honte de moi-même.
- Mais non Pierre ! Tu es encore adoré par tes fans, tu es cité comme référence par de nombreux jeunes artistes. Tu ne dois pas baisser les bras. D’accord, tu traverses une petite période un peu moins faste, mais regarde, ce soir, le public était avec toi. Tu fais partie du paysage musical français, et sans toi, ça ne serait plus pareil. Crois-moi. Tu as devant toi encore beaucoup d’années et tu referas l’Olympia, oh oui ! Tu le referas.
- Je ne sais pas. Je ne sors plus rien, je n’ai plus d’idées, plus d’inspiration. Ma vie avec Jocelyne n’est pas très mouvementée et j’ai l’impression d’être éteint au fond de moi-même.
- Ben si tu n’as plus d’inspiration, on va te trouver un compositeur ; tiens, tu as entendu le petit Pat Le Gorf. Il est bon lui, et puis les gens l’aiment bien ; il était très bien dans cette comédie musicale. Qu’en penses-tu ?
- Non, je ne veux pas dépendre d’un autre. Je ne veux pas être la marionnette. Tu ne comprends pas ? J’ai été le plus grand ! Avant moi, personne n’avait donné de concert dans un sous-marin ! Ni en Antarctique ! Et qui aurait osé entrer sur scène en moto ou en hélicoptère ??? Dis-moi ! Non ! Je ne finirai pas comme les autres ! Je ne finirai pas comme les autres…
 
Il y eut un temps de silence, puis, Pierre reprit la parole.
- Je sais. Je vais revenir sur le devant de la scène, et ils viendront tous me voir. Tous, autant qu’ils sont, ils se presseront tous, ils m’aduleront, ils m’adoreront, ils me supplieront. Ils viendront tous me voir une dernière fois.
- Tu veux faire une tournée d’adieu ?
- En quelque sorte. Sauf que ce sera vraiment un adieu. Le dernier concert sera vraiment le dernier.
- Oui, c’est le principe de la tournée d’adieu.
- Tu ne comprends pas Martin. Ce ne sera pas seulement une tournée d’adieu, ce sera une tournée qui se finira sur scène. Imagine, une date dans chaque région de France, avec pour point d’orgue l’Olympia…
- C’est super comme projet. Mais je t’assure, ça s’appelle une tournée d’adieu.
- Si tu veux. Et le dernier jour, le dernier soir, sur la scène de l’Olympia, je serai le premier à mourir.
- Quoi ???
- Je te le dis : ma dernière tournée, avec, en final, un suicide public. Tout le monde viendra, je te le garantis.
 
 
Martin protesta toute la nuit et les mois qui suivirent sans relâche pour que celui qui, au long de toutes ces années, était devenu son ami abandonne son projet fou. Il démissionna de son poste de manager en pensant le freiner, mais Pierre trouva un autre manager, ambitieux, qui comptait bien profiter de la manne que représentait ce projet.
La dernière tournée prenait forme. Les places furent très vite mises en vente, et ce fut la cohue. En moins d’une demi-heure, toutes les places étaient vendues. Et ce phénomène se produisit pour les vingt-cinq dates de la tournée. La vingt-sixième date était un peu particulière étant donné que c’était celle où Pierre devait mettre fin à ses jours face à son public. La vente des places aurait lieu trois semaines avant le concert, après un tirage au sort. Il fallait pour participer à celui-ci s’inscrire sur le site web de Pierre Courtois, et si la chance faisait que vous étiez choisi, vous devrez débourser pas moins de 248 € pour assister à cet événement.
Car, qu’on soit pour ou contre cette idée, le projet de Pierre était l’événement français. Le forum du site débordait de messages implorant le chanteur de renoncer à son suicide. Toutes les chaînes de télévision en parlaient, que ce soit au journal télévisé, lors de talk-show ou au cours d’une émission de reportage. Spécialistes, fans et détracteurs se succédaient et s’opposaient sur ce seul et unique sujet : « peut-on laisser quelqu’un se suicider en toute connaissance de cause ? »
Sur le site de Pierre, pas moins de trente millions de personnes s’étaient inscrites pour le tirage au sort du grand soir. Près de la moitié de la population française : tout le show business voulait être, tout en jurant que l’idée de voir leur « ami » se tuer sur scène leur était intolérable. Mais ils venaient. Pierre avait raison : la majorité s’accordait pour dénoncer ce projet, mais tous voulaient venir et être là si jamais la star allait jusqu’au bout de son projet. Beaucoup avançaient que ce n’était qu’un argument commercial supplémentaire, mais Pierre n’en avait que faire, il ne changeait rien à son projet, ni à sa stratégie de communication : il ne faisait aucune apparition de promotion dans aucun média. Il ne se fendit d’aucun commentaire ni d'aucun communiqué sur son site. Il créait du mystère.
Toute cette préparation l’excitait énormément et il était très ému par les messages de ses fans.
Sa famille était d’un tout autre avis et ne songeait qu’à lui faire changer d’avis. Sa femme demanda le divorce face à cet entêtement à ne pas l’écouter, alors que ses enfants le supplièrent les uns après les autres. Mais rien n’y faisait, et Pierre faisait la sourde oreille. Ils tentèrent la voie médicale en demandant l’internement, mais Pierre avait beaucoup d’argent et son nouveau manager le bras très long. Pierre surfait au-dessus des lois, au dessus de ses congénères.
 
Un an et demi après avoir eu son étrange idée, Pierre débuta sa tournée en Guadeloupe, à Pointe-à-Pitre. Ce fut un concert démentiel, Pierre était acclamé, mais il était supplié aussi de ne pas mener à terme son projet. Pierre était le centre de l’attention, les gens venaient au cas où, pour l’avoir vu au moins une fois dans leur vie, le Grand Pierre, comme on le surnommait à ses débuts. Les grands-parents, les parents et les enfants, souvent traînés de force par leurs parents. Mais tout le monde venait le voir, presque comme à un enterrement, pour dire au revoir.
La soirée de Pointe-à-Pitre se reproduisit vingt-quatre fois, au rythme de deux concerts par semaine.
Plus la tournée avançait, plus les supplications étaient fortes, plus le public lui envoyait de l’amour. Les femmes se pressaient à nouveau à la porte des loges, espérant être celle qui le ferait changer d’avis, ou bien celle qui pourrait profiter du magot que Pierre laisserait après sa disparition. Pierre passait des nuits endiablées, à l’aide de miraculeuses pilules bleues, avec une, voire deux et même une fois quatre femmes en Languedoc-Roussillon.
Pierre adorait cette sensation. Celle d’être aimé, d’être porté par toute une nation. La rumeur de son succès passa les frontières et d’autres artistes avaient tenté eux aussi l’aventure. Ils avaient fait une plus petite tournée, ou un concert unique, mais aucun d’eux n’avait eu le courage de sauter le pas au dernier moment. Tous étaient hués par le public et la société. Non pas que les gens trouvent ça honteux qu’ils n’aient pas le courage de se donner la mort, mais ils avaient l’impression d’avoir été trompés, floués.
Pierre avait l’impression que ces mauvais imitateurs le rendaient encore plus célèbre, mais ils lui montraient aussi ce qu’il risquait s’il ne menait pas son projet à terme. C’était comme si toutes ces personnes lui criaient de ne pas se suicider, mais en même temps, tous attendaient de voir le moment où il se dégonflerait et où on pourrait l’accuser d’avoir joué avec l’amour de ses fans.
C’était soit mourir sur scène, soit être haï et ignoré jusqu’à la fin. Pierre n’avait plus vraiment le choix et il s’en rendait tristement compte.
Car une chose avait changée en Pierre : il ne souhaitait plus mourir. En fait, il n’en avait jamais vraiment eu envie. Il voulait juste trouver un nouveau concept, un nouveau moyen de revenir sur le devant de la scène. Et il avait réussi : ses concerts affichaient de nouveau complet et il ne quittait plus la première place des ventes de disques. Mais il avait mis la main dans un engrenage et ses imitateurs lui montraient bien ce qu’il l’attendait s’il s’en dégageait.
Pendant la préparation de sa tournée et au début de celle-ci, Pierre n’avait pas trop pensé à son suicide. C’était loin et il se disait chaque soir qu’il trouverait bien une nouvelle parade.
Mais il venait de finir son concert à Brest, en Bretagne, le dernier de la série des vingt-cinq. Il savait qu’une femme d’une quarantaine d’années, plutôt bien conservée d’ailleurs, l’attendait dans sa loge, mais il savait aussi que le prochain concert était celui de la région Ile-de-France et donc le concert à l’Olympia. Il décida de profiter jusqu’au bout et passa encore une nuit mouvementée avec une énième femme. Le lendemain, il fit fermer une plage bretonne et marcha longuement sur celle-ci. Son manager avait réussi à lui obtenir des bataillons de CRS qui lui garantissaient de pouvoir s’asseoir face à l’océan Atlantique en toute quiétude. Après une longue réflexion, il décida de poursuivre le spectacle jusqu’au bout, et que quelqu’un trouverait bien le moyen de l’empêcher de mettre fin à ses jours. D’ailleurs, un de ses imitateurs allemand avait été sauvé ainsi. Il avait disposé une potence sur scène et c’est un spectateur qui était venu le retenir jusqu’à ce que les autres spectateurs viennent à leur tour sur scène pour couper la corde et défaire la potence. Le pauvre mit fin à ses jours quelques jours plus tard chez lui, et provoqua dans la population allemande un énervement collectif qui fit que très peu de personnes vinrent à son enterrement.
 
            Le grand soir était enfin venu. Pierre avait choisi le suicide par balle, pour cela, il avait apporté dans ses loges un pistolet, avec un barillet comme dans les westerns, pour le spectacle. Enfin, il savait bien qu’il n’aurait pas à aller jusque là, car on l’arrêterait avant, et que ce soir, il serait miraculé. Cela lui permettrait par la suite de mettre en scène son retour à la vie, d’écrire un livre qu’il viendrait vendre sur les plateaux de télévision, voire de sortir un nouvel album, car la sollicitude de ses fans lui avait redonné l’inspiration qui lui manquait tant. Il avait envisagé d’engager quelqu’un pour être son « sauveur », voire de prévoir cela avec son manager, mais il pensait que pour que tout soit plus crédible, il valait mieux que personne ne soit au courant. Et puis il savait que quelqu’un viendrait le sauver, les gens l’aimaient tellement.
Il déroula son concert comme les autres concerts. Les musiciens étaient un peu nerveux, mais ils avaient conscience de l’enjeu et savaient qu’ils avaient été engagés pour leur professionnalisme ; en réalité, ils savaient aussi que leur cachet était doublé ce soir-là si tout se passait comme prévu. Le public aussi semblait sous tension. Les gens savaient qu’ils assistaient à la dernière représentation du Grand Pierre. Quelques fans lui crièrent des « On t’aime Pierre, reste avec nous ! » qu’il avait entendu tout au long de sa tournée, et, intérieurement, Pierre leur répondait : « T’inquiète donc pas, j’ai aucune envie de partir ».
 
            Ce que Pierre ignorait, c’est qu’une personne espérait bien que, ce soir, il mettrait fin à ses jours. Il s’agissait de son manager. Ambitieux et ayant le bras long, il avait fait venir un service de sécurité corruptible pour faire en sorte que personne n’empêche l’avènement du spectacle. Pour lui, c’était la gloire. Le manager qui avait jusqu’au dernier moment essayé de raisonner le Grand Pierre, qui avait fait des pieds et des mains pour annuler le concert de l’Olympia, qui avait fait fouiller les affaires de Pierre pour s’assurer qu’il n’aurait pas les moyens de se suicider, mais qui n’avait rien pu faire contre la volonté d’un homme décidé à mettre fin à ses jours.
 
            Au troisième rappel, Pierre revint seul sur scène. Il entonna le refrain du « reflet de ma vie », un de ses plus grands succès, que le public reprit en chœur avec lui. Les hommes et les femmes pleuraient, les photographes avaient les yeux rivés sur le chanteur, le doigt sur le déclencheur, prêt à prendre LA photo qui ferait la une des journaux le lendemain matin, les portables étaient brandis en l’air, prêts eux aussi à photographier ou à filmer les derniers instants de Pierre Courtois.
 
            Pierre sortit l’arme de sa poche. Des cris d’effrois s’élevèrent dans la salle. Les vigiles firent bloc, prêts à arrêter un éventuel sauveur. Pierre présenta l’arme à son public et fit basculer le barillet sur le côté. Il sortit de son autre poche une boîte dans laquelle il prit six balles qu’il inséra lentement, une par une, dans le barillet de son pistolet. Les spectateurs ne criaient plus, figés dans l’angoisse, ou dans l’excitation d’assister à un moment historique. Pierre rentra le barillet d’un petit coup de poignet, dans un silence de mort. Jusque là, on voyait un incompréhensible sourire sur ses lèves, mais ce sourire s’effaça lorsqu’il posa le canon de son arme contre sa tempe. Il appuya sur le chien, et l’enclencha ; on entendit l’assemblée qui retint son souffle. Le doigt sur la détente, il attendait. Une goutte de sueur coula le long de son front.
 
            « Bon, alors maintenant, les amis, le grand numéro final. Il va falloir faire traîner tout ça pour laisser le temps à mon sauveur d’arriver. Bon, ça va être qui ? Ce gars là qui a les larmes aux yeux ? Cette belle pépée qui me fait un clin d’œil et qui joue avec sa langue ? En tout cas, celle-là, elle pourra venir faire un petit tour dans ma loge après le show. Faut que je me souvienne : tout devant, rousse, petit haut sexy jaune avec un cocotier dessus. Sinon, qui va me sauver ? Un de ces vigiles ? Tiens, ce serait logique ça, ils sont là pour ma sécurité ceux-là.
Bon sortons le joujou, histoire de leur faire croire que je ne rigole pas. Ah ! Je le savais, des cris d’horreur. Ça impressionne une arme comme celle-là ! Attendez, tiens ! Je vous la montre histoire de vous impressionner un peu plus. Attention ! Je vais me tuer ! Venez me sauvez !
Et bien ! Je m’amuse bien moi ! Toujours personne ? Bon, alors sortons le grand numéro. D’abord le barillet, comme dans les westerns. Je suis Willy Bayne, le grand acteur ! Maintenant, la boite avec les balles. Ça me rappelle quand je jouais aux cow-boys et aux indiens dans ma jeunesse, ou avec mes fils. Tiens, si c’étaient eux qui me sauvaient ? Allez, délicatement, une par une, doucement, faut pas se presser… Ne pas en faire tomber, ça casserait la solennité du moment.
Bon, les balles, c’est fait ! Toujours personne ? Il va falloir se bouger les amis, je ne vais pas pouvoir meubler éternellement.
Maintenant, je ferme le barillet. Un petit coup sec, comme Willy. Ah oui, ça marche. Marrant.
Toujours personne ?
Euh… Je fais quoi maintenant ?
Ben continue, la pression monte, ils ne vont pas tarder à craquer et à venir me sauver. En tout cas, je pourrais être nommé pour les Molière avec une prestation comme celle-là.
Bon, ben faisons semblant. L’arme dans la bouche ou sur la tempe ? Plutôt sur la tempe, sinon, quand mon sauveur viendra, on ne sait jamais… un faux mouvement est vite fait, et Bang ! Le coup part.
Bon, alors, sur la tempe.
Mais ils font quoi ? Ils ne vont quand même pas me regarder me suicider sans bouger ? Eh Oh ! On se bouge ! On vient me sauver ! Ca commence à ne plus être drôle du tout cette affaire.
Allez, j’en rajoute une couche, enclenchons le chien. Ça impressionne ce déclic qui précède la détonation.
Merde ! Ils vont vraiment le faire. Merde, merde, merde ! Je savais que j’aurais du engager quelqu’un ! Si je renonce comme ça, je vais passer pour un imposteur. Merde ! Mais je ne veux pas mourir moi ! Bon, avec un peu de chance, je vais me rater. Ca arrive, je l’ai lu, des gens qui dévient le canon au moment de presser la détente. Je ne peux rien faire, si je vise le plafond, ils vont se douter. Merde ! Si seulement, il n’y avait pas eu tous ces imposteurs !
Triple merde ! »
 
Après un long moment, une détonation retentit, et le corps de Pierre Courtois tomba sous les flashs, inerte sur la scène de l’Olympia.
 
 
FIN.

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