Au coin de la rue /// La nouvelle en PDF !
Pour imprimer la nouvelle (et éviter de lire la fin en allant voir en bas de la page), téléchargez la nouvelle en version PDF !
Au coin de la rue.pdf
Document Adobe Acrobat [85.8 KB]

Au coin de la rue

 

Par Thomas Burnet.

J’ai tellement hâte d’arriver.

Cette jeune femme blonde, qui marche sur le trottoir de la rue de la Roquette, est très excitée. En cette belle journée du mois de mai, elle se rend à la station de métro de la place de la Bastille pour rejoindre le quinzième arrondissement et faire les boutiques de la rue de Rennes. La semaine dernière, elle y a repéré LE chemisier sexy qui lui fallait.

Est-ce que je suis encore vivante ?

Cette jeune femme aux cheveux noirs de poussière et de crasse vient de reprendre connaissance. Elle ne sait pas très bien ce qui vient de se passer et ne sait plus où elle est. Elle essaye de voir ce qu’il y a autour d’elle, mais tout est sombre. Elle se sent un peu comme au réveil, lorsque le rêve est déjà fini, mais que l’on n’en est pas encore revenu. Sauf que pour elle, le rêve à un arrière-goût de cauchemar.

Il me le faut absolument.

Elle espère que le chemisier sera encore en magasin… Sur les conseils d’une vendeuse, elle a fait le pari d’attendre le premier jour de la « Grande Promotion Anniversaire » pour faire son achat, mais il y a toujours ce risque – qu’elle juge maintenant bien trop élevé - que le chemisier ne soit plus là. Alors, à mesure qu’elle se rapproche de la station de métro, elle commence à s’inquiéter, elle commence à s’interroger sur la validité de sa stratégie. Elle sera tellement déçue si elle ne peut pas l’avoir. Un si beau chemisier ! Exactement celui qu’elle recherche depuis des mois : la perle rare qui pourra enfin clouer le bec de Cynthia !

Mais qu’est-ce que c’est que cette odeur ?

Le sens qui lui revient en premier est l’odorat. Il y a un mélange d’odeurs aussi désagréables les unes que les autres. Les fumées et les vapeurs l’écœurent, mais elles ne sont pas assez fortes pour masquer l’odeur de la peau humaine. La nausée lui vient, et elle bascule la tête pour vomir. Ce mouvement lui arrache un cri de douleur.

Quelle peste cette Cynthia !

Depuis que cette DRH est arrivée, elle sent bien qu’elle n’est plus considérée comme la belle plante du cabinet. Tous ces imbéciles de publicitaires sont venus se coller à elle comme des mouches, et elle enchaîne rendez-vous sur rendez-vous. Il ne lui reste plus qu’un rôle de figuration et ça, ça l’énerve plus que tout. C’est une meneuse elle ! Une fille qu’on regarde faire, et non pas la fille qui reste assise sur le banc à regarder les autres vivre. Alors, c’est sûr, avec ce chemisier, elle va revenir dans le jeu et redevenir celle qui plait.

AAAAAAAAAAAAAAAAH !

Ce cri rebondit sur les parois décharnées et il lui semble que mille personnes crient de douleur avec elle. L’écho s’épuise peu à peu mais d’autres bruits lui succèdent. Des bruits de flammes, des bruits de froissements de tôles, et d’autres cris. Des cris emplis de douleur et de tristesse. Elle se boucherait bien les oreilles, mais elle n’arrive pas à bouger ses mains. Alors elle ferme les yeux et elle chantonne la première chanson qui lui vient à l’esprit.

Et merde !

En arrivant à proximité de la station de métro place de la Bastille, elle casse le talon de sa chaussure gauche. Rien de pire pour l’énerver. Elle se dit qu’elle n’aurait vraiment pas dû attendre la semaine des promotions. En plus, alors qu’elle se baisse pour arracher cet idiot de talon, un homme en profite pour s’approcher d’elle et essayer de lui vendre une revue pour les sans-abris. Oui, bien sûr, ça la touche quand elle les voit au journal du soir, mais là, alors qu’elle ne va peut-être plus trouver son chemisier et qu’elle va devoir faire les boutiques en boitant, le sort des malheureux SDF, ça lui passe un peu au dessus de la tête. Elle l’envoie balader, arrache son talon d’un coup sec, le range dans son sac et descend les escaliers en essayant de ne pas tomber.

Mais que s’est-il passé?

Tout reste vague dans sa tête. Le trou noir comme on dit, sauf que ce trou là lui parait avoir été sacrément bruyant. Sa tête est aussi lourde qu’une enclume ; elle n’arrive pas à ordonner ses pensées et ses souvenirs. A défaut de pouvoir se rappeler, elle regarde. Ses yeux se sont habitués à l’obscurité et elle peut faire un point sur le décor de son cauchemar. C’est une carcasse de métal qui l’entoure et elle ressemble à une rame de métro complètement défoncée. Des débris de verre, de tissu et de tôle traînent tout autour d’elle. Elle relève la tête pour voir si elle est blessée, mais une rangée de siège, posée sur son bassin, lui cache la vue. Elle repose sa tête par terre et se concentre pour essayer de se réveiller de ce mauvais rêve.

Il a intérêt à être encore là, sinon, je me fais cette conne de vendeuse.

Elle descend en clopinant les escaliers et se demande si elle ne devrait pas racheter une nouvelle paire de chaussures rue de Rennes. Ce serait l’occasion qui ferait la larronne. Bien sûr, Greg ferait encore la gueule devant cette énième paire de chaussures supplémentaire et bien sûr, ils s’engueuleraient à nouveau ; mais là, elle était trop énervée pour tenir compte de l’avis de son mec. Il lui fallait des pensées réconfortantes, des pensées positives et son foutu chemisier. Elle arriva sur un quai bondé. Apparemment, une manifestation lycéenne et étudiante venait de prendre fin et le flot des participants n’avait pas encore pu totalement s’écouler par les rames du métro. Elle pesta devant cette journée qui s’annonçait vraiment pourrie et décida que la vendeuse avait intérêt à lui faire une réduction supplémentaire pour l’avoir obligée à revenir une semaine plus tard pour acheter un chemisier qu’elle aurait déjà pu avoir.

J’espère que je n’ai rien.

Elle se préoccupe à nouveau de son  état de santé. Le cerveau et les poumons paraissent encore en état de marche étant donné qu’il lui semble qu’elle est vivante. Ses mains sont, tout comme son bassin, bloquées sous la rangée de sièges. Elle sent l’acier froid de la barre, et cette sensation a le mérité de la rassurer sur la viabilité des connexions nerveuses avec ses membres supérieurs. Là où elle est plus inquiète, c’est qu’elle ne sent plus du tout ses jambes, et, malgré ses efforts pour agiter ses orteils, il lui semble que derrière son obstacle, rien ne se passe. Elle commence à paniquer. Avec la panique arrivent les larmes. Elle se sent seule, elle se sent triste. Si seulement elle était ailleurs. N’importe où, mais ailleurs.

Quelle bande de chieurs !

Ils ne peuvent pas faire leur manifestation ailleurs, et surtout un autre jour, ces glandeurs qui emmerdent encore une fois ceux qui ont un vrai métier et une vraie vie. Elle décide de ne pas prendre ce métro, mais d’attendre le suivant, pour, au moins, voyager tranquillement. La rame passe, et le flot de la jeunesse s’engouffre dans la rame déjà bien remplie. En regardant les derniers jeunes pousser pour devoir entrer, elle se dit qu’elle a bien fait d’attendre et que, peut-être, la roue tourne. Par terre, à sa droite, elle se rend compte que quelqu’un a oublié un sac sous le siège. Elle a toujours été curieuse, depuis toute petite, et elle ne résiste pas à l’envie de regarder dans le sac. Elle avance le bras, puis s’arrête en pensant aux bombes laissées dans les lieux publics. Elle hésite. Mais devant ce sac en plastique assez fin, elle se dit qu’elle ne risque pas grand-chose. Elle attrape la poignée, et…

Je rêve ou quelqu’un appelle ?

Un cri. Un « Hé Oh ! ». Sa tête lui fait tellement mal qu’elle ne sait plus très bien si elle rêve ou si le cri qu’elle croit avoir entendu est réel. Non, elle ne rêve pas. Le cri se répète encore une fois. Elle tente d’y répondre, mais crier lui fait mal. Elle a le sentiment d’être à nouveau la petite fille qui se réveille d’un cauchemar, dans son lit et qui fait tout pour appeler son père à l’aide, mais qui n’arrive pas à sortir un seul son. Elle force, se dit que s’il y a bien un jour où elle doit avoir du courage et affronter la douleur, c’est aujourd’hui. Alors elle prend une grande respiration – comme avant de traverser la largeur de la piscine sans respirer – grimace de douleur car cet air vicié lui brûle la gorge, et elle crie de toutes les forces qui lui restent. Son cri, comme le cri de douleur qu’elle avait poussé, rebondit sur les parois et se perd dans le vide. Rien. Pas de réponse. D’autres cris s’élèvent, mais ils expriment tous de la douleur. Aurait-elle finalement rêvé ? Les secondes passent comme des heures, et enfin l’appel revient, demandant s’il y a quelqu’un. Faisant fi de sa douleur, anesthésiée par l’espoir d’être secourue, elle lance un « oui » faiblard, mais qui est suffisamment fort pour créer un écho. Elle entend des bruits qu’elle n’identifie pas vraiment bien, mais elle a l’impression qu’ils se rapprochent. Elle repose sa tête au sol et soudain, le brouillard de sa tête se fait moins épais, elle revoit ce qui s’est passé, elle se souvient.

Mais qu’est-ce que c’est ?

Elle découvre un livre dans ce sac. Un exemplaire du dernier roman d’Anna Gavalda. Justement, le matin même, elle a dit à sa sœur qu’elle le voudrait bien pour son anniversaire. Elle pense à la personne qui l’a perdu, se dit qu’il y a peu de chances pour qu’elle fasse demi-tour pour rechercher son livre et de toute façon, vu la tournure que prenait cette journée, elle estime qu’il lui revient de bon droit. Elle se dit que la roue a définitivement tournée et sourit en repensant à l’énervement qu’elle éprouvait quelques minutes auparavant. Le métro suivant arrive. Elle se sent en vaine ; c’est certain, le chemisier sera encore là !

Y’a quelqu’un ?

Le bruit est tout proche. Elle en est certaine. La rangée de siège l’empêche de se relever, tout comme les douleurs qu’elle ressent dans la poitrine. Elle soulève alors sa tête et croit voir des lumières se promener au loin. Elle serre les dents pour anticiper la douleur, puis le plus fort possible, elle dit : « Par là ». Elle voit les lumières se rapprocher et se dit que tout n’est plus qu’une question de minutes. Alors qu’elle ressent enfin un peu de soulagement, sa vue se trouble, elle voit des petits points blancs, et perd connaissance.

Encore ?

Elle vient de s’asseoir dans la rame qui démarre en douceur, et découvre sous le siège devant elle un autre sac. Il est lui aussi en plastique, mais un peu plus gros. Elle l’attrape en regardant avec méfiance autour d’elle. La rame est presque vide, aucun risque de se faire dérober ce nouveau cadeau du destin. Elle se demande ce que la chance lui a réservé cette fois-ci. A coup sûr, c’est un gros cadeau car celui-ci est plus lourd que le livre. Elle sort une boîte carrée, qui porte la marque de la célèbre créatrice de lingerie Chantal Thomass. Son cœur se met à battre la chamade. De la lingerie ! Cette journée est vraiment idéale au final. Heureusement qu’elle a eu cet accident de talon et cet accès de colère, sinon elle serait passée à côté de ces cadeaux du destin. Elle se dit qu’au final, on ne sait jamais ce qui nous attend au coin de la rue. Elle s’apprête à ouvrir la boite, mais elle réalise soudain que cette boite est bien lourde pour ne contenir que des sous-vêtements. Elle repense aux sacs piégés et prend peur. Au final, elle a été déjà bien chanceuse aujourd’hui et elle remet la boite dans le sac. Elle se lève, dépose le sac près de la porte de la rame, sous le strapontin et retourne s’asseoir. Puis, elle se demande si elle n’a pas été un peu bête de s’inquiéter ainsi. Elle se relève.

Mademoiselle ? Madame ? Hé Oh !

Le son revient, l’image aussi, suivis de très près par la douleur, vive et lancinante. Un homme est penché au-dessus d’elle, et lui tapote les joues. Il la rassure, lui dit que tout ira bien.  Il lui explique qu’elle est assez gravement blessée, et qu’il doit l’emmener à l’hôpital. Il lui demande son prénom. Elle demande comment vont ses jambes. Il fait une moue étrange avant de répondre que la barre de sièges a été enlevée. Elle remarque qu’elle est maintenant sur une civière et lève sa main pour tester sa mobilité. L’homme lui demande à nouveau son prénom. Elle ne veut pas lui répondre avant qu’il ne l’ait fait au sujet de ses jambes. Il dévie en disant qu’il n’est sûr de rien, qu’il faut faire des examens approfondis et qu’ils doivent la sortir de là au plus vite. La civière se soulève et elle sent qu’elle bouge. Il lui demande son prénom une troisième fois. 

Allez, la chance me sourit aujourd’hui !

Elle fait un pas vers le sac alors que le détonateur s’active et que la bombe explose. La boite en carton Chantal Thomass se désagrège et, dans un bruit assourdissant, la rame de métro déraille violemment. Elle s’arrête quelque part entre la place de la Bastille et la station du Quai de la Rapée. Les secours mettront plusieurs minutes à arriver, et pendant ce temps, Helena, 32 ans, se réveille, prise au piège sous une rangée de siège, et se demande : 

Est-ce que je suis encore vivante ? 

 

Le chemisier ! Mais qu’est-ce que je m’en fous de ce chemisier !

Allongée dans l’ambulance qui file à travers Paris vers l’hôpital le plus proche, Helena, 32 ans, se dit, avant de s’évanouir :

J’ai tellement hâte d’arriver.

 

FIN 

                                                                                                                                       NIF

 

 

 

Vous venez de lire Au coin de la rue. Donnez-moi votre avis sur le livre d'or !

 

===>  Livre d'or  <====